LE DOSSIER DU MOIS DE DECEMBRE 2015: DAECH: AUTOPSIE D’UN MONSTRE

Dossier réalisé par Chérif Abdedaïm, La Nouvelle République du 31 décembre 2015

 

EDITO DE CHERIF ABDEDAÏM/

Jeu de dupes

Multiples sont les acteurs, multiples sont les enjeux qui caractérisent la situation actuelle au Moyen-Orient. Les différents acteurs impliqués se disent prêt à lutter contre Daech ; néanmoins la scène nous expose une toute autre réalité. La Turquie joue maintenant essentiellement une délicate opération de racket à l’UE. La zone de sécurité, qui est en fait le rêve de Erdogan, depuis le début, une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie. La zone d’exclusion aérienne est dirigée contre Damas ; elle permettra certainement de garder intacts les corridors d’approvisionnement de Daesh.

Pour imposer la zone de sécurité, Ankara veut une couverture diplomatique de l’Otan dont il est un membre. Mais ce qu’Ankara veut vraiment ce sont des bottes sur le terrain, ce qui, à toutes fins pratiques, signifie une invasion de l’Otan.

Voilà où les souhaits du Pentagone pourraient finalement être exaucés, alors que la coopération militaire entre Ankara et Washington est déjà en vigueur.

Pour sa part, Moscou n’acceptera jamais une invasion de l’Otan. Qu’est-ce qu’on fait de la possibilité terrifiante de voir les forces de l’Otan – même accidentellement  affronter les forces de la coalition russe « 4 + 1 » sur le terrain ?

La Maison des Saoud pose un problème supplémentaire au double jeu de la Turquie.

Important rappel : Bandar Bush a été envoyé par la Maison des Saoud pour gérer l’opération de changement de régime en Syrie. Sa stratégie était de renforcer une avant-garde révolutionnaire de machines à tuer : ISIS / ISIL / Daesh, qui, jusqu’ici, n’avait eu qu’un impact local marginal.

Le wahhabisme pur et dur tel que pratiqué par Daesh a fini par transformer tous les rebelles modérés de Syrie en licornes imaginaires. Et les donateurs proverbiaux du Golfe, riches en pétrodollars, ont continué à nourrir le monstre,

Le wahhabisme saoudien est la matrice idéologique de toutes les nuances des opérations djihadistes, Daesh inclus. Il n’y a aucun moyen que Daesh soit vaincu si les questions du jeu géopolitique trouble de la Turquie et de  l’intolérance wahhabite meurtrière ne sont pas abordées dans leur intégralité.

Chérif Abdedaïm

Le 10 juin 2014, apparaît l’Etat Islamique( Daech) sur la scène médiatique lors de la prise Mossoul. Quelques jours plus tard, soit le 29 juin, Abou Bakr Al Baghdadi proclame le califat du haut du minbar de la principale mosquée de cette ville, l’érigeant ainsi en capitale religieuse. Cette novelle mouvance est en fait issu de mouvements qui existent depuis le début des années 2000.

La particularité de ce mouvement djihadiste est sa volonté de construire un État avec ses lois, sa monnaie, sa division provinciale, son service de communication redoutablement efficace tant dans l’horreur de ses images que dans son rythme de diffusion. Ceci le distingue nettement des autres mouvements, type Al Qaïda. Cet État qui se proclame califat, qui revendique l’unité et l’hégémonie impériale de l’islam tel qu’il existait jusqu’au XIe siècle, est ainsi devenu un acteur de première importance au Moyen-Orient.

Cette organisation djihadiste n’est ainsi pas un acteur surgi ex nihilo, mais le résultat d’un long processus impliquant plusieurs acteurs aux desseins sournois.

Cela dit, le besoin de comprendre la donne actuelle au Proche et Moyen Orient avec notamment la « lutte anti-daech » se traduit par de multiples questions : Les Occidentaux ont-ils fermé les yeux sur la montée en puissance de ce groupe terroriste ? A-t-on volontairement ignoré le rôle joué par l’Arabie saoudite et le Qatar ? A-t-on fait semblant de ne pas prendre conscience de l’importance majeure de l’enjeu pétrolier ? Comment expliquer les incohérences de la diplomatie américano-occidentale ?

……….

De la création d’un monstre

On dépeint l’État islamique (EI) comme un ennemi des États-Unis et du monde occidental.

Mais qui est derrière le projet de l’État islamique? L’organisation connue sous le nom ISIS a longtemps été une création collaborative du gouvernement américain et de ses alliés. Du financement et de la formation en Libye et en Jordanie à l’armement en Syrie et en Irak, ISIS n’est rien sans l’appareil de renseignements occidentaux, tout comme al-Qaida n’était rien de plus qu’un monstre de la CIA, son Frankenstein..

Dans « Le Temps des décisions » (paru en juin 2014), l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton révèle que dans le but de procéder à un nouveau « partage » du Proche et du Moyen-Orient, un accord fut passé entre Washington et les Frères musulmans pour créer un État islamique:

« Nous avons infiltré la guerre en Irak, en Libye et en Syrie, et tout allait pour le mieux et puis tout à coup une révolution eut lieu en Egypte et tout changea en 72 heures. » Elle poursuit ainsi: « Nous étions d’accord avec les Frères en Égypte pour annoncer l’État islamique dans le Sinaa (nouvelle région créée) et le remettre aux mains du Hamas et une partie à Israël, pour la protéger, adjoindre Halayeb et Challatine au Soudan, et ouvrir les frontières libyennes du côté de Salloum. Il était même question d’annoncer la naissance de l’État islamique le 5 juillet 2013 et on attendait l’annonce pour reconnaître, nous et l’Europe, ce nouvel État. »

Ces propos viennent d’être corroborés par les récentes révélations des agences et réseaux de communication russes à propos des relations entre le NST et l’EI.

Ainsi, lira-t-on avec intérêt ce compte-rendu de Sputnik-français, le 19 novembre, où le réseau russe ne s’embarrasse d’aucune précaution particulière puisqu’il va jusqu’à citer un témoin à partir d’un article d’un site (RevolutionObserver.com) qui n’est pas précisément ami des Russes. Mais qu’importe, car ce qui importe aux Russes est bien de dévoiler le maximum d’informations concernant les liens NST-EI, avec ici des précisions venues d’un gardien d’un camp de prisonniers en Irak, où, depuis 2004, et en 2007-2008 pour lé témoin, la tournure des évènements s’employait à “fabriquer” les cadres du futur Daesh …

« La fabrique des « cadres » de l’EI aurait été située dans le Camp Bucca sous surveillance permanente des États-Unis. Mitchell Gray, un ex-gardien de la prison de Bucca confie à Sputnik que c’est ce camp qui était le « terrain fertile » pour ce qui est aujourd’hui l’Etat islamique. Ces cinq derniers mois, les grands médias du monde entier ne cessent de discuter des origines du groupe terroriste l’Etat islamique et cherchent à retrouver les responsables de la naissance de ce groupe. La question la plus récurrente concerne les réelles relations entre l’EI et les États-Unis. Il est difficile d’y donner une réponse exhaustive, pourtant les révélations sur les Toyotas américaines de l’EI ou les armes fournies par Washington se trouvant entre les mains des terroristes alimentent les rumeurs. Ainsi, en avril 2015, l’agence iranienne Fars a cité le chef d’Etat-major général de l’armée iranienne Hassan Firouzabadi qui a déclaré: « Nous avons reçu des rapport attestant que des avions américains atterrissaient et décollaient des aéroports contrôlés par l’EI. Les États-Unis n’auraient pas dû livrer des armes, de l’argent et de la nourriture au groupe ‘Etat islamique’ pour ensuite demander pardon de l’avoir fait par erreur ».

Un article publié le 26 mai 2015 dans le magazine allemand Focus rapporte qu’un document de l’Agence américaine du renseignement de la défense datant d’août 2012 avait fui dans des médias occidentaux et que le renseignement américain avait prévenu: la situation instable au Proche Orient mènerait à l’apparition de l’EI. Les auteurs du document tirent la conclusion suivante: l’affaiblissement de Bachar el-Assad crée une atmosphère idéale pour l’Al-Qaida et lui permettrait de revenir en Irak et de s’installer à Mossoul et à Ramadi. Aujourd’hui, constate l’auteur, tout ce qui avait été prédit il y a trois ans est devenu réalité.

Pourtant, ce n’est pas la seule accusation qui apparaît dans les médias. Ainsi, l’article publié sur RevolutionObserver.com intitulé “ISIS a US proxy” (l’EI, intermédiaire des USA?) souligne que tous les hauts dirigeants de l’EI ont été rassemblés dans le camp Camp Bucca lors de la guerre en Irak en 2004. Mitchell Gray qui avait été gardien de prison dans le Camp Bucca dans les années 2007-2008 explique dans un entretien à Sputnik:

« Le Camp Bucca a été une sorte de prison pour tous types de personnes. Quand j’ai travaillé là-bas, le nombre de prisonniers atteignait 30.000”. « 30.000 prisonniers, il y avait tout, à commencer par des membres d’Al-Qaïda, des rebelles locaux, des criminels célèbres. Les employés du département spécial, ayant surveillé la prison, ont compris que si on ne commençait pas à isoler les prisonniers, il y aurait des problèmes avec les radicaux qui influenceraient les modérés », ajoute le gardien. Il poursuit, « On a alors commencé à séparer les sunnites des chiites, pourtant il y avait des incident lors desquels les prisonniers organisaient des jugements en fonction de la charia et humiliaient ceux qui n’acceptaient pas l’idéologie radicale ». Et d’ajouter: « Quand je suis venu pour la première fois à Bucca, ils m’ont encouragé et m’ont dit: « traite ces mecs d’une manière parfaite, car le prochain Nelson Mandela peut se trouver dans le bâtiment ». J’ai ensuite pensé, pas le prochain Nelson Mandela, mais le premier Abu Bakr al-Baghdadi ».

Les américains produisent donc un terreau de haine, un terreau sur lequel va se développer le groupe terroriste autoproclamé « Etat » Islamique…

Autrement dit, l’État islamique a été créé par le renseignement étasunien , avec le soutien du MI6 britannique, du Mossad israélien, de l’Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais et l’Al Mukhabarat Al A’amah de l’Arabie saoudite ou General Intelligence Presidency (GIP) en anglais). Par ailleurs, selon des sources du renseignement israélien (Debka), l’OTAN, en liaison avec le haut commandement turc, était impliqué dans le recrutement de mercenaires djihadistes dès le début de la crise syrienne en mars 2011.

En ce qui concerne l’insurrection syrienne, les combattants de l’État islamique ainsi que le Front Al-Nosra, des forces djihadistes affiliées à d’Al-Qaïda, sont les fantassins de l’alliance militaire occidentale. Ils sont secrètement soutenus par les États-Unis, l’OTAN et Israël. Leur mandat consiste à mener une insurrection terroriste contre le gouvernement de Bachar al-Assad.

Chérif AbdedaÏm

Le chéquier saoudo-qatari

Fait amplement documenté, le soutien des États-Unis et de l’OTAN à l’État islamique est acheminé clandestinement par les plus fidèles alliés des États-Unis, à savoir le Qatar et l’Arabie saoudite. Les médias occidentaux ont reconnu que Riyad et Doha, agissant en liaison avec Washington et en son nom, ont joué (et jouent toujours) un rôle central dans le financement de l’État islamique, ainsi que dans le recrutement, la formation et l’endoctrinement religieux des forces mercenaires terroristes déployées en Syrie.

Selon le Daily Express de Londres : « Ils [les terroristes de l’EI] avaient de l’argent et des armes fournies par le Qatar et l’Arabie saoudite. »

« La plus importante source de financement de l’EI à ce jour provient des pays du Golfe, principalement de l’Arabie saoudite mais aussi du Qatar, du Koweït et des Émirats arabes unis », (Selon le Dr Günter Meyer, directeur du Centre de recherche sur le Monde arabe à l’Université de Mayence, en Allemagne, Deutsche Welle )

Selon Robert Fisk, le projet de califat « a été financé par l’Arabie saoudite » :

Voici la plus récente contribution monstrueuse de l’Arabie saoudite à l’histoire mondiale : le Califat islamiste sunnite en Irak et au Levant, conquérant de Mossoul et Tikrit – et de Racca en Syrie – et peut-être de Bagdad, « humiliateurs » ultimes de Bush et d’Obama.

D’Alep, dans le nord de la Syrie, jusqu’aux environs la frontière irako-iranienne, les djihadistes de l’EIIL et autres groupuscules divers payés par les wahhabites saoudiens, et des oligarques koweïtiens, règnent maintenant sur des milliers de miles carrés. (Robert Fisk, The Independent, 12 juin 2014)

En 2013, dans le cadre de son recrutement de terroristes, l’Arabie saoudite a pris l’initiative de libérer des condamnés à mort incarcérés dans les prisons saoudiennes.

Une note confidentielle a révélé que les prisonniers étaient « recrutés” » pour rejoindre les milices djihadistes (y compris Al-Nosra et l’EIIL) afin de lutter contre les forces gouvernementales en Syrie.

Dans ce jeu, n’omettons également de souligner la duplicité des dirigeants Occidentaux qui encouragent le terrorisme tout en s’en indignant quasi simultanément. En avril 2008, un responsable du ministère des finances a témoigné, lors d’une audition devant le Congrès : « L’endroit d’où part l’argent que reçoivent les groupes terroristes sunnites et les Talibans reste prioritairement l’Arabie saoudite. » (cf Rachel Ehrenfeld « Their Oil is Thicker Than Our Blood » dans Saudi Arabia and the Global Islamic Terrorist Network : America and the West’s Fatal Embrace (New York: Palgrave Macmillan,2011), p. 127.)

En décembre 2009, Hillary Clinton a indiqué dans une note diplomatique confidentielle que les donateurs d’Arabie saoudite constituaient, et ce au niveau mondial, la source la plus importante de financement des groupes terroristes. En octobre 2014, Joe Biden a déclaré aux étudiants de la Kennedy School de Harvard : « les Saoudiens, les émirats, etc. (…) sont si déterminés à provoquer la chute d’Assad et surtout à mener par procuration une guerre chiites contre sunnites (…) qu’ils ont versé des centaines de millions de dollars et fourni des dizaines de milliers de tonnes d’armement militaire à tous ceux qui voulaient se battre contre Assad, sauf que ceux qui ont reçu cette manne, c’étaient Al-Nosra et Al-Qaïda. »

Le mois dernier, le New York Times s’était plaint dans un éditorial de ce que les Saoudiens, les Qataris et les Koweitiens maintenaient leurs donations non seulement à Al-Qaïda mais aussi à l’État Islamique.

Cependant, même si on a souvent promis d’arrêter de financer ces groupes, les robinets sont demeurés grand ouverts. Les États-Unis ont non seulement approuvé de telles pratiques, mais ils en ont même été partie prenante. En juin 2012, le Times a écrit que la CIA travaillait avec les Frères Musulmans à faire passer aux rebelles anti-Assad des armes fournies par les Turcs, les Saoudiens et les Qataris.

Deux mois plus tard, la Defense Intelligence Agency, le Bureau du renseignement militaire, a indiqué qu’Al-Qaïda, les salafistes et les Frères Musulmans dominaient le mouvement rebelle syrien, que leur but était d’établir une « principauté salafiste dans l’est de la Syrie » là où se trouve maintenant le califat et que c’est « précisément ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition », c’est-à-dire l’Occident, les États du Golfe et la Turquie, « afin d’isoler le régime syrien. »

Plus récemment, l’administration Obama n’a soulevé aucune objection lorsque les Saoudiens ont fourni à Al-Nosra, la branche officielle syrienne d’Al-Qaïda, des missiles de pointe TOW pour l’aider lors de son offensive dans la province d’Idleb au nord de la Syrie. Elle n’a pas protesté quand les Saoudiens ont souhaité très vivement accroître leur aide à ces groupes, en réponse à l’intervention russe qui soutient le régime affaibli d’Assad.

Il y a deux semaines, Ben Hubbard du Times a indiqué que les troupes des opérations spéciales américaines introduites dans le nord de la Syrie avaient reçu l’ordre de travailler avec des rebelles arabes qui avaient précédemment collaboré avec Al-Nosra et qui – bien qu’Hubbard ne le précise pas – ne manqueront sûrement pas de le faire de nouveau quand les Américains seront partis.

Ainsi, l’opération de déstabilisation de Bachar El Assad est donc lancée… pour différentes raisons.
Sur le plan idéologique, en effet si l’Arabie Saoudite et le Qatar soutiennent des groupes rebelles c’est aussi dans le but de provoquer la chute du régime laïque syrien et y instaurer à terme un régime islamique extrêmement sévère.

Sur le plan économique, si l’on en croit des sources « bien informées » comme on dit, l’Arabie saoudite continuerait indirectement de financer DAESH, en achetant son pétrole au marché noir, avec la complicité de la Turquie. C’est ce que soutient un fin connaisseur du sujet, l’ancien patron d’Elf, Loïc Le Floch Prigent qui a lui-même longtemps travaillé en Irak et en Syrie : « Le pétrole de Daesh ne peut sortir et ne peut être payé que par des gens qui sont prêts à le payer et à étouffer son existence. C’est forcément un mélange de Turcs et de Saoudiens. Il n’y a pas d’autre solution. Ce sont les deux pays qui sont en liaison et qui ont la possibilité de le faire. »
Ainsi se sont consolidés peu à peu deux mouvements terroristes, Daech et Al Nosra, financés par le Qatar et l’Arabie Saoudite, comme le relevait en mai 2015, dans un rapport du congrès américain.

Chérif Abdedaïm

Vers une redistribution des cartes ?

Le 17 novembre dernier, Bernard Bajolet, patron de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) française et John Brennan, directeur de la CIA, se sont croisés dans une conférence académique donnée à Washington, où ils ont défendu une position similaire.

«Le Moyen-Orient que nous avons connu est fini et je doute qu’il revienne», a déclaré le Français. «La Syrie est déjà morcelée, le régime ne contrôle qu’une petite partie, environ un tiers du pays établi après la Seconde guerre mondiale, (…)le Nord est contrôlé par les Kurdes et nous avons cette région centrale contrôlée par le groupe Etat islamique», a-t-il expliqué, ajoutant que la situation était pareille en Irak.

John Brennan, patron de la CIA, a lui affirmé : «lorsque je regarde la dévastation en Syrie, en Libye, en Irak, au Yémen, c’est difficile pour moi d’envisager un gouvernement central dans ces pays qui soit capable d’exercer un contrôle ou une autorité sur ces territoires bâtis après la Seconde guerre mondiale». Il a ensuite estimé qu’il était désormais «impossible» d’appliquer une «solution militaire dans chacun de ces pays».

Cela dit, comment détruire Daesh ? C’est la question à laquelle a tenté de répondre dans une tribune John Bolton, ancien ambassadeur américain aux Nations unies, proche des néo-conservateurs. Et pour lui, cela passera par la création d’un «Sunnistan».

C’est dans le New York Times que John Bolton a développé sa vision stratégique d’un Moyen-Orient complètement redécoupé pour mieux combattre Daesh mais également afin de contrer la vision russo-iranienne de la situation.

Selon le néo-conservateur, d’abord pas de doute, la politique actuelle de Barack Obama manque d’une vision stratégique pour le Moyen-Orient et ne permet pas de répondre à la seule question qui vaille : Quoi après l’Etat islamique ? Or «il est essentiel de résoudre cette question avant d’envisager des plans opérationnels» pour défaire Daesh.

Une nouvelle donne territoriale et géopolitique : le «sunnistan». Et l’ancien ambassadeur de développer ses idées : pour lui, la réalité est que l’Irak et la Syrie comme entités étatiques indépendantes n’existent plus. L’État islamique s’est taillé un territoire dans des pans entiers de ces deux pays. Ajoutez à cela l’émergence de facto d’un Kurdistan indépendant et vous avez un Moyen-Orient à la physionomie totalement inédite.

Dès lors, pour John Bolton, Washington doit reconnaître cette nouvelle donne géopolitique. La meilleure alternative à l’État islamique dans le nord-ouest de l’Irak et la Syrie est un nouvel Etat sunnite indépendant.

Avantage de cette création étatique ex-nihilo : son potentiel économique certain en tant que producteur de pétrole. Il pourrait aussi constituer un rempart à la fois contre la Syrie de Bachar Al-Assad allié à l’Iran chiite, lui-même de Baghdad.

Les premiers gagnants de cette hypothèse développée par John Bolton seraient évidemment les Etats arabes sunnites du Golfe. Ceux-ci «qui ont dû maintenant comprendre le risque pour leur propre sécurité de financer l’extrémisme islamiste, pourraient fournir un financement important» à la nouvelle entité. Et même la Turquie y trouverait son avantage en voyant sa frontière sud stabilisée par ce nouveau «sunnistan». Enfin, même les Kurdes pourraient profiter de la situation, pour peu qu’un Kurdistan voie le jour, officiellement reconnu par Les Etats-Unis.

Si John Bolton envisage ainsi un redécoupage à la serpe du Moyen-Orient, il ne se fait pourtant visiblement pas d’illusion sur le caractère démocratique de la future entité sunnite qu’il appelle de ses voeux. Mais pour cette région instable, la sécurité et la stabilité sont «des ambitions suffisantes».

Pour consolider cet Etat, l’ancien ambassadeur affirme qu’il faudra s’appuyer sur les structures sociales existantes et également sur les anciens responsables irakiens et syriens du parti Baas, préférables selon lui aux extrémistes islamistes. Seulement ce que semble oublier John Bolton est que Daesh a justement prospéré sur le vide politique créé par l’éviction par les Américains de ces membres du parti Baas en Irak.

Contrer l’axe russo-iranien. Cette proposition d’un Etat sunnite sous protectorat américain diffère nettement, selon John Bolton, de la vision russo-iranienne «et de ses alliés, Hezbollah, Bachar el-Assad et Bagdad». Pour lui, l’ambition de cet «axe» serait de restaurer les gouvernements irakien et syrien dans leurs anciennes frontières. Or ce but est «fondamentalement contraire aux intérêts américains, israéliens et à ceux des Etats arabes amis», avertit le néo-conservateur.

Selon lui, Moscou veut s’assurer ainsi la pérennité de ses bases navales de Tartous et de Lattaquié qui lui assurent un accès à la Méditerranée. Téhéran souhaite maintenir le pouvoir alaouite et une protection pour le Hezbollah au Liban. Surtout, l’Iran et la Russie souhaiteraient que les territoires sunnites retournent sous le contrôle du gouvernement chiite de Baghdad, renforçant ainsi de fait l’influence régionale de l’Iran.

En créant cette entité sunnite, John Bolton entend également couper le soutien des populations sunnites à l’Etat islamique en leur garantissant qu’elles ne seront plus sous contrôle alaouite syrien ou chiite irakien.

Voilà pourquoi, après avoir détruit Daesh, les Etats-Unis devraient veiller à créer cette entité sunnite ajoute John Bolton. Evidemment, il faudrait alors déployer des troupes américaines au sol assure-t-il également, même s’il envisage l’aide de «troupes arabes». Mais, conclut-il très tranquillement, «l’opération militaire n’est pas la partie la plus difficile de cette vision post-État islamique». Une opinion qui ne sera peut-être pas partagée par Barack Obama dont la vision militaire se résume à «no boots on the ground» (pas de troupes au sol) et qui refuse désormais tout enlisement de ses troupes au Moyen-Orient.

Chérif Abdedaïm

La grande menace

Dernièrement, la Russie a rempli le vide de leadership compétent en Syrie, nettoyant les dégâts que l’Amérique a causés avec ses deux décennies de croisade, en laissant une succession de gouvernements brisés partout dans la région. Il y a quelques semaines, M. Poutine a fait le constat, devant l’Assemblée générale de l’ONU, que la démolition systématique de toutes les nations faibles environnantes n’était probablement pas une recette pour la paix mondiale. Le président Obama n’a jamais proposé un moyen cohérent de réparer tout cela. Il est un peu effrayant de réaliser l’adversaire ancestral des Occidentaux, en l’occurrence, la Russie soit la seule figure sur la scène mondiale qui puisse venir avec une histoire crédible sur ce qui devrait se passer là. Et sa retenue récemment, suite à l’attaque sur un bombardier russe, abattu par les Turcs avec l’assistance des USA, est vraiment remarquable. Tout cela ressemble à une action irresponsable provoquée par le camp Occidental en vue de la troisième guerre mondiale, et pour quoi ?

De plus en plus rapidement, la chronique donne forme à cette nouvelle guerre, qui menace grande et terrible. Quels sont les derniers faits ?

– Très forte accusation de Poutine à la Turquie lors du discours d’aujourd’hui sur l’État de l’Union : Vladimir Poutine met en doute la santé mentale de la direction de la Turquie et déclare que Ankara regrettera amèrement l’abattement de l’avion russe.

– L’OTAN enverra un navire de commandement et de contrôle dans les côtes de la Turquie et de nouveaux avions dans des bases turques.

– La Russie va ouvrir trois nouvelles bases aériennes en Syrie: Laodicée (Lattaquié), Homs et Hama.

– La Russie armera les Kurdes syriens en fonction anti-turque.

– L’Allemagne rejoindra les bombardiers en Syrie sans aucune coordination avec les Russes; Berlin a annoncé qu’elle bombardera « sans se coordonner avec la Russie ».

– La Grande Bretagne bombarde en Syrie sans aucune coordination avec les Russes;

– Bientôt l’Iran bombardera en Syrie sur la base de l’alliance avec la Russie et le gouvernement légitime syrien et donc sans aucune coordination avec l’OTAN.

– La rumeur veut que la Turquie soit en train de lancer une opération militaire pour sceller ses frontières avec la Syrie. Traduisant la métaphore cela signifie que les Turcs s’apprêtent à envahir la Syrie avant que les Russes ne ferment les frontières avec la Turquie. Une invasion turque serait une situation très grave, un saut vers le niveau le plus redoutable d’interactions stratégiques et de batailles avec des implications mondiales.

– Les Russes présument que dans quelques semaines (à moins qu’il n’y ait une véritable désescalade) la fermeture du Bosphore aux navires russes par le gouvernement turc.

– En violation claire et sans équivoque de l’accord de Minsk 2, les autorités ukrainiennes occupent deux villages (Pavlopil et Hnutove) dans le nord-est de Mariupol et appartenant à la zone démilitarisée (zone verte).

– Alors que l’OTAN annonce l’adhésion prochaine du Monténégro, elle accélère pour faire entrer dans son orbite aussi la Bosnie, la Moldavie et la Géorgie, en attirant ainsi dans l’entrelacement institutionnel européen aussi les bourbiers conflictuels des Balkans et du Caucase.

Fait intéressant, il a été annoncé que le groupe d’attaque du porte-avions USS Truman ne se positionnera pas dans la Méditerranée orientale, mais dans le golfe Persique. Visiblement les croiseurs lourd lance-missiles Moskva et les sous-marins russes stationnées au large des côtes syriennes (et turques) gardent à une distance prudente. Beaucoup de monde en vue…

Le vent soufflant sur la ligne de faille Ukraine-Mer Noire-Turquie-Syrak-Iran devient assez froid.

Chérif Abdedaïm

http://www.lnr-dz.com/index.php?page=rubrique&rub=9&archives=2015-12-31

http://www.lnr-dz.com/pdf/journal/journal_du_2015-12-31/lnr.pdf

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