Chronique : Qui sème le vent…

Par Chérif Abdedaïm, 28 octobre 2013

« La Libye, plongée dans une transition chaotique émaillée de violences, marque mercredi sans faste ni enthousiasme le deuxième anniversaire de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. » , écrit récemment le quotidien suisse le Temps.

Aussi, apprend-on par la Voix de la Russie que la région libyenne de Cyrénaïque riche en pétrole a annoncé la formation de son propre gouvernement. Un cabinet composé de 24 ministres a été présenté à Adabiya, ancienne capitale d’un Etat autrefois indépendant.

La révolte contre Mouammar Kadhafi a commencé tout juste en Cyrénaïque par la mise en place d’un Conseil national de transition à Benghazi. Après l’achèvement de la « révolution libyenne » et l’assassinat du colonel Kadhafi la Cyrénaïque a proclamé son autonomie qui n’a pas été reconnue par les autorités de Tripoli.

Le règne de l’anarchie prend de l’ampleur et la situation sécuritaire devient trop complexe. Elle est compliquée par les formations paramilitaires, mais aussi par les nombreux criminels qui se sont évadés de prison, et se font désormais passer pour des révolutionnaires, a indiqué vendredi le ministre libyen des Affaires étrangères Mohamed Abdel Aziz.

« Bien des problèmes en matière de sécurité sont dus à la grande quantité d’armes dans la population, mais aussi au fait que l’année dernière près de 16.000 prisonniers se sont retrouvés en liberté et se font passer pour des révolutionnaires », a déclaré le ministre dans une interview au journal saoudien al-Sharq al-Awsat.
Bien que plus de deux ans se soient écoulés depuis la chute de Kadhafi, de nombreux groupes paramilitaires d’anciens rebelles opèrent toujours en Libye. Ils sont souvent beaucoup plus puissants et influents que les autorités officielles et se substituent même à ces dernières dans certaines régions.        
Tripoli essaie d’inverser la vapeur, cherchant à impliquer ces groupes dans des activités légales. L’expérience montre cependant que les ex-rebelles ne coopèrent avec le pouvoir que si leurs intérêts coïncident. Il y a quinze jours, les commandos d’un groupe influent ont pris en otage le premier ministre libyen Ali Zeidan et l’ont retenu pendant plusieurs heures en raison de divergences politiques. Des attaques ont en outre été perpétrées contre des établissements gouvernementaux, des commissariats de police et des ambassades étrangères.

Ainsi, « Sans vouloir jouer les Nostradamus, nous disait Michel Collon en Septembre 2011, je crois que c’est très mal engagé, même si l’OTAN réussi sa mission, celle d’assassiner le guide libyen, Mouammar Kadhafi(…) Il va se passer en Libye ce qui s’est passé en Irak(…) Toutes les tribus que Kadhafi a réussi à unifier et à pacifier vont de nouveau s’affronter ; d’autant plus que c’est une politique classique des grandes puissances coloniales de « diviser pour régner » ; qu’on utilise comme clients certaines tribus contre d’autres.».

Cela dit, il était donc prévisible que la disparition de Kadhafi du paysage politique libyen allait engendrer une situation chaotique qui ne cesse de s’aggraver avec l’éclatement de la Libye.

Dans ce sens, faut-il souligner qu’après la création d’un Gouvernement libyen de transition(le 31 octobre 2011), suivi des élections législatives au mois de juillet 2012 ; les fondamentalistes musulmans ont été battus par une coalition islamo tribale baptisée Alliance des forces nationales (AFN) présentée comme ≪ libérale ≫ par les medias.

Ainsi, deux grandes coalitions s’y opposent :

– L’AFN de Mahmoud Jibril avec sa fraction tripolitaine des Warfalla, et qui dispose de forces militaires « solides » avec les milices de Zenten et du jebel Nefusa.

– La coalition islamo-Misrata puissamment soutenue par le Qatar, aujourd’hui aux mains de ces milices fondamentalistes qui lynchèrent le colonel Kadhafi et qui tranchèrent les mains de son fils cadet avant de lui crever les yeux et de l’égorger. A Tripoli, cette coalition peut à l’occasion s’appuyer sur les miliciens fideles a l’islamiste Abdelhakim Belhadj qui a été battu lors des élections législatives dans la capitale et cela à la fureur du Qatar dont il est un pion.

La situation actuelle se récapitule donc a un quintuple constat :

1) La Libye n’existe plus puisque la Cyrénaïque est désormais quasiment autonome.

2) En Cyrénaïque, les tensions sont fortes entre les islamistes fondamentalistes et les membres des confréries soufies dont le poids régional est important. Les premiers pourchassent les seconds en les traitant d’hérétiques et des heurts se produisent lors des processions traditionnelles. Le 13 janvier 2012, a Benghazi, les fondamentalistes ont passé un cimetière au bulldozer et profane une trentaine de tombes de saints -les marabouts du Maghreb-, dont ils ont disperse les ossements. Comme pour les fondamentalistes du Mali qui ont détruit des lieux saints a Tombouctou, les assemblements autour des tombeaux ne sont rien d’autre que de l’idolâtrie.

3) La Tripolitaine est coupée en deux : l’ouest avec la coalition de l’AFN autour de Mahmoud Jibril et l’est avec Misrata qui dispose de solides soutiens a Tripoli.

4) Le sud de la Libye a éclaté en deux zones qui, toutes deux, échappent a ce qu’il faut bien qualifier de ≪ pouvoir central ≫. Celle de l’ouest, peuplée par des Touaregs et d’ou partit l’insurrection qui embrasa le nord du Mali au mois de janvier dernier. Dans le centre/sud/est, des combats éclatent régulièrement entre Toubou et Arabes avec tous les risques potentiels l’embrasement en raison de la porosité des frontières et de la carte ethnique régionale.

5) Une ≪ résistance verte ≫ animée par d’anciens partisans du colonel Kadhafi et qui semble en mesure d’opérer sur tout le territoire, fait régulièrement parler d’elle, même s’il est difficile d’évaluer sa force réelle, ses motivations et son indépendance par rapport aux grandes forces en présence.

Alors ? Future somalisation  en vue ?

Chérif Abdedaïm

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