Rappelant les heures les plus sombres de la guerre civile qui a déchiré le Liban de 1975 à 1990, le bruit sourd des grenades et le craquement des armes automatiques ont déchiré le silence d’une atmosphère libanaise qui, depuis quelques temps, était en ébullition.
Après trois jours d’affrontements entre le Hezbollah et les partisans pro-gouvernement à Beyrouth, où les deux parties belligérantes ont échangé des tirs d’artillerie et de roquettes dans la nuit de jeudi à vendredi, on dénombre déjà 11morts et 40 blessés
Les militants du Hezbollah ont été déployés à Beyrouth, en particulier dans les districts de Hamra, de Karakol Druze, de Raouche, de Mulla, de Talet el-Khayat, de Zaidaniyeh, de Ras Nabaa, de Basta Zoqaq Blat et de Nweiri.
Cette nouvelle crise était, en quelque sorte, prévisible au vu et au su du climat qui a régné au Liban avec le report, à maintes reprises, des élections présidentielles faute de consensus entre les différentes parties.La présidence du pays est restée vacante depuis le 24 novembre dernier, où le mandat présidentiel d’Emile Lahoud a pris fin. Une initiative arabe, adoptée le 6 janvier au Caire, prône l’élection du chef de l’armée libanaise, le général Michel Sleimane, à la présidence, la formation d’un gouvernement d’union nationale et l’adoption d’une nouvelle loi électorale.
Les parties prenantes dans cette crise semblent avoir conclu un accord sur la candidature du général Sleinmane à la présidence, mais demeurent largement divisées sur la formation d’un nouveau gouvernement et l’élaboration de la nouvelle loi électorale.
Faute d’avoir trouvé un consensus, la situation d’est détériorée, notamment après que
le gouvernement ait déclaré que le réseau de communication mis en place par le Hezbollah constituait une atteinte à la souveraineté nationale. En contrepartie, cheikh Sayyed Hassan Nasrallah, avait accusé le gouvernement de lui avoir « « claré la guerre ».Pour le Hezbollah, unique milice à avoir été autorisée à conserver ses armes après la fin de la guerre civile pour lutter contre l’occupation israélienne dans le sud du pays, ce réseau parallèle de communications fait partie intégrante de ses structures de sécurité. « C’est un élément clé du contrôle et du commandement qui nous a conduit à la victoire » a expliqué Sayyed Nasrallah, rappelant à l’occasion que le rapport Winograd avait recommandé la destruction du pouvoir de contrôle et de commandement du Hezbollah.
Le Sayyed a précisé que l’utilisation des systèmes de communication sans fil avait causé la mort de nombreux cadres et dirigeants de la résistance lors des précédentes guerres en ajoutant que le «réseau de communications de la résistance » tait un système qui relie les bases et les maisons des dirigeants afin d’éviter les écoutes téléphoniques et la surveillance de l’ennemi. Dans ce contexte, le SG du Hezbollah a également ajouté : « Le gouvernement inconstitutionnel de Joumblat a déclaré une guerre par procuration à la résistance pour le compte d’Israël et des États-Unis… Cette coalition est dans une situation précaire.
L’un de leurs objectifs est de pousser l’armée libanaise dans une confrontation avec la résistance après que toutes les conspirations se soient révélées vaines.
Escalade politique en prélude
Pour la presse libanaise, la campagne orchestrée menée contre la Résistance libanaise sous prétexte de l’installation de caméras de surveillance près de l’aéroport de Beyrouth, serait le prélude à l’internationalisation de ce site stratégique, jouxtant le fief du Hezbollah, dans la banlieue sud de Beyrouth.
A cela s’ajoute la vague escalade politique et médiatique, initiée par le 14-mars pro-US, qui a balayé le Liban depuis près d’une semaine et qui a pavé la voie à de sombres perspectives dont l’issue fatale a été cette récente confrontation, après le sabotage de l’appel au dialogue lancé par le président de la Chambre des députés, Nabih Berry. La scène libanaise a enregistré,en prélude à ces affrontements, moult développements :
En premier lieu, le faucon du 14-mars, Walid Joumblatt, a intensifié sa campagne politique contre le Hezbollah, relayée par d’autres milieux loyalistes.
En second lieu, l’opposition a estimé que la campagne politique contre la Résistance répond aux instructions des Etats-Unis et qu’elle coïncidait avec une nouvelle ingérence du Conseil de sécurité dans les affaires libanaises à l’occasion de l’examen du rapport de Terje Roed-Larsen sur la mise en œuvre de la résolution 1559, appelant au désarmement de la Résistance, et de menaces de transformer la séance de l’élection présidentielle du 13 mai en nouvel épisode sur la voie de l’internationalisation de la crise. C’est en tout cas ce qu’on laissé entendre le chef du 14-mars, Saad Hariri, du Koweït, et le patriarche maronite Nasrallah Sfeir, dans une déclaration avant son départ pour le Qatar.
En troisième lieu, l’opposition a averti les parties internes et externes, concernées par la crise libanaise, que tout franchissement des lignes rouges qui régissent la crise actuelle, sera considéré comme un coup d’État. De même que toute tentative visant à démanteler le réseau de communication sécurisé du Hezbollah —qui a été un des facteurs de sa victoire face aux Israéliens en 2006— provoquerait une explosion de la situation. La réaction à une telle mesure sera « inhabituelle », selon les sources de l’opposition. Toute atteinte à ce réseau sera considérée comme une atteinte aux armes de la Résistance.
Par ailleurs, pour expliquer cette escalade les analystes avancent plusieurs explications : d’une part, le mouvement Amal et le Hezbollah ont rejeté une offre généreuse de Walid Joumblatt et de Saad Hariri pour réactiver l’alliance quadripartite de 2005 (au détriment du général Michel Aoun et des forces sunnites et druzes de l’opposition). D’autre part, Les leaders loyalistes ont été mis dans les confidences d’opérations sécuritaires israélo-US contre le Hezbollah, qui nécessitent une préparation interne et internationale au niveau du Conseil de sécurité. Ces opérations seraient ainsi le couronnement de tout un processus couvert par les Arabes dits « modérés ».
Aussi, le président George Bush aurait besoin d’une escalade au Liban pour couvrir l’échec de sa secrétaire d’État Condoleezza Rice, qui n’a pas réussi à obtenir des Israéliens et des Palestiniens la signature d’une déclaration de principes lors de la visite du président états-unien dans la région, entre le 13 et le 18 mai. Les Arabes de Washington, c’est-à-dire la Jordanie, l’Égypte et l’Arabie saoudite, qui ont tout misé sur le « processus de paix », ont un besoin aussi urgent de détourner l’attention de leurs paris illusoires, en provoquant une grande explosion au Liban.
Enfin, les loyalistes ne font que mettre en œuvre une décision saoudienne de provoquer une escalade au Liban, comme l’ont montré les dernières déclarations du ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud al-Fayçal, autour de l’internationalisation de la crise libanaise.
Une ouverture,mais dans quel sens ?
La prétendue ouverture de Walid Joumblatt en direction de l’opposition et du président de la Chambre Nabih Berry en particulier, largement commentée et analysée dans les médias, a été rapidement balayée par ses deux dernières conférences de presse (…) Que s’est-il passé pour que, en quelques jours, le pays soit pratiquement au bord du gouffre ? Des sources proches de l’opposition estiment que le vent d’optimisme soulevé par la proposition du président Berry était en fait illusoire. Très vite, le refus des autorités saoudiennes de fixer un rendez-vous au président de la Chambre a montré les limites de l’action de Berry, mettant en évidence le fait que la situation régionale et internationale n’était pas encore mûre pour une solution au Liban. Les mêmes sources estiment que l’attitude de Joumblatt n’est pas une réaction à une soi-disant fin de non-recevoir que la Syrie aurait adressé à la médiation du président irakien Jalal Talabani en vue de renouer le dialogue entre Assad et le chef du PSP. Elle s’inscrirait plutôt dans un plan soigneusement établi et visant à aboutir à une internationalisation plus musclée de la crise libanaise.
Selon ces sources, Joumblatt aurait commencé par préparer le terrain en amplifiant l’incident survenu à Bir el-Abed avec l’émissaire socialiste français Karim Pakzad. Il a ensuite élaboré son scénario sur un prétendu projet d’attaque du Hezbollah contre la piste d’atterrissage numéro 17 qui accueille en général les avions privés. Le choix de l’aéroport n’est pas innocent puisqu’il permettra aux Forces du 14-mars et au gouvernement Siniora de soulever le thème de la sécurité dans cet espace stratégique lors de la réunion du Conseil de sécurité destinée à discuter le rapport élaboré par M. Terjé Roed-Larsen sur l’application de la résolution 1559. M. Larsen, qui est accusé par l’opposition d’être de parti pris, devrait profiter de cette nouvelle affaire pour réclamer une extension du rôle de la Finul au Liban de manière à y inclure l’aéroport. Cette initiative pourrait faire l’objet d’un débat au sein des membres du Conseil de sécurité, surtout après la déclaration du nouveau Premier ministre italien Silvio Berlusconi de modifier les règles d’engagement de la force onusienne au Liban.
Les sources proches de l’opposition rappellent toutefois que la zone de l’aéroport est considérée comme « la profondeur stratégique » de la banlieue sud et qu’elle revêt une grande importance pour le Hezbollah. Une force de l’ONU, déployée avec ses moyens de surveillance sophistiqués à quelques mètres à vol d’oiseau de ses propres institutions, ne serait pas vue d’un bon œil et susciterait forcément sa méfiance. Tout en estimant que certains membres du Conseil de sécurité ne devraient pas être favorables à ce projet d’étendre le rôle de la Finul, les sources de l’opposition affirment qu’il s’agit en tout cas d’une nouvelle tentative de redistribution des cartes au Liban.
Dans ce registre, Walid Joumblatt a lancé une virulente campagne contre le Hezbollah, l’accusant de planifier une attaque à l’aide de missiles air-sol contre la piste 17 de l’aéroport de Beyrouth, empruntée par des personnalités du 14-mars. Le parti de la Résistance a catégoriquement démenti ces allégations qu’il a qualifiées de lubies et qui s’inscrivent, selon lui, dans le prolongement du rapport du Département d’Etat US accusant le Hezbollah d’être « l’organisation la plus terroriste au monde ». Des journaux indépendants ou proches de l’opposition ont révélé à cet égard que les États-uniens ont procédé à une évaluation sécuritaire de cette piste qualifiée de « sûre ».
Par ailleurs, les analystes se sont longuement penchés sur les informations médiatiques en provenance d’Israël selon lesquelles la Résistance libanaise a déjoué une tentative d’assassinat d’une importante personnalité dans la banlieue sud de Beyrouth (Le fief du Hezbollah), préparée en coordination avec des parties libanaises, dont un haut responsable du Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt.
Dans cette situation inextricable, Saad al Hariri a répondu à Nasrallah en proposant un plan de sortie de crise qui qualifierait de « malentendu » la décision prise par le gouvernement de démanteler le réseau de communications du Hezbollah. Le Hezbollah, selon sa chaîne de télévision Al Manar, a immédiatement rejeté cette proposition, précisant qu’il s’en tenait aux conditions fixées par Nasrallah. Enfin, A New York, le Conseil de sécurité des Nations unies a lancé un appel « au calme et à la retenue » dans une déclaration politique n’ayant pas valeur contraignante ; alors qu’à Ryad, l’Arabie saoudite a réclamé de son côté la tenue d’une réunion d’urgence des ministres arabes des Affaires étrangères pour discuter de la crise. Quelles solutions pourrait-on préconiser dans une situation aussi inextricable ?
Chérif Abdedaïm