Dossier réalisé par Chérif Abdedaïm, La Nouvelle République du 31 mars 2016
http://www.lnr-dz.com/pdf/journal/journal_du_2016-03-31/lnr.pdf
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EDITO DE CHERIF ABDEDAÏM : ENGRENAGE A HAUT RISQUE Le Moyen-Orient est aujourd’hui en plein chaos. Voici qu’à la guerre contre Daesh avec l’intervention terrestre de l’Iran en Irak et l’appui aérien d’une coalition internationale, s’ajoute au Yémen, les mêmes causes produisant les mêmes effets, une nouvelle guerre civile provoquée, entrainant une intervention extérieure dirigée par l’Arabie Saoudite et soutenue par les Etats-Unis. Au conflit israélo-palestinien et aux affrontements géopolitiques régionaux pour la suprématie dans le Golfe Persique – qui opposent depuis longtemps l’Iran et l’Arabie Saoudite, soutenus réciproquement par la Russie et les Etats-Unis – se superposent aujourd’hui des guerres civiles confessionnelles Sunnites contre Chiites et, depuis juin 2014, la guerre des salafistes radicaux de Daesh contre toutes les autres religions et l’Occident. En Syrie, le pays est également déchiré par une guerre civile depuis quatre ans avec l’appui ou la complicité de l’Arabie Saoudite, du Qatar, de la Turquie et aussi des occidentaux dont les dirigeants ont voulu faire croire à l’opinion internationale qu’ils assistaient à un printemps arabe. Le contexte politique et militaire qui prévaut en Irak fait penser qu’il faudrait à Baghdad plusieurs années pour chasser définitivement Daesh de son sol malgré le soutien terrestre de l’Iran et les frappes aériennes conduites par les Etats-Unis. Le double jeu de la Turquie d’Erdogan, qui maintient sa frontière ouverte avec l’Etat Islamique, permet à Daesh de recevoir des renforts humains et de se ravitailler en échangeant le pétrole brut issu des territoires occupés contre des armes et des munitions. Cette « révolution » syrienne, que l’Arabie Saoudite a initiée et soutenue, tend à se retourner contre elle. Ryad perçoit désormais l’Etat islamique comme une menace, à tel point qu’elle a demandé au Pakistan et à l’Egypte de déployer au moins 30 000 hommes le long de cette frontière. Mais aujourd’hui, avec la guerre au Yémen, cet effet boomerang ne se limite pas à sa frontière Nord. Israël, de son coté, espère tirer les marrons du feu : le Hezbollah engagé en Syrie et au Yémen s’affaiblit, la communauté internationale les yeux rivés sur Daesh lui laisse les mains libres pour poursuivre sa colonisation rampante de la Palestine.
Chérif Abdedaïm |
Le Yémen est mis à feu et à sang par une guerre impitoyable. On la surnomme « la guerre oubliée ». Elle oppose depuis le 25 mars 2015 une coalition sunnite dominée par l’Arabie saoudite à un mouvement insurrectionnel yéménite qui était parvenu à chasser du pouvoir Abdel Rabo Mansour al Hadi, le président contesté de la République du Yémen. Après onze mois d’opération saoudienne de « pacification », plusieurs ONG internationales s’indignent du degré de violence des saoudiens.
Ce conflit a déjà tué au moins 6 000 personnes. On estime que 82% de la population, soit plus de 21 millions de civils, ont besoin d’assistance humanitaire. Les combats au sol et les bombardements aériens ont fait du Yémen l’une des pires crises humanitaires au monde.
Plus de 2 millions de personnes ont dû fuir leur foyer. Les Yéménites de tout le pays luttent pour se nourrir chaque jour et avoir accès à l’eau potable. Les risques de maladie, de malnutrition et de traumatisme psychologique sont extrêmement élevés, surtout pour les enfants. Plus de 3 millions d’entre eux n’ont pas accès à l’éducation. Les écoles et les hôpitaux sont en train d’être détruits.
En plus de la guerre, le blocus paralyse ce pays, l’un des plus dépendants de l’importation. Il provoque des pénuries de nourriture, de carburant et fournitures médicales, augmentant la vulnérabilité de la population et affectant leurs moyens de subsistance.
L’accès à de nombreuses régions du pays est extrêmement restreint en raison des combats au sol, des frappes aériennes et de la rareté du carburant.
La guerre au Yémen a du mal à attirer l’attention du monde, car c’est une crise qui dure, dont la montée en puissance est lente et qui est inaccessible aux médias. Cependant la situation de crise perdure et les populations ont fortement besoin d’assistance humanitaire.
Cependant aucune indignation mondiale ne se fait entendre. Face à la catastrophe des réfugiés syriens qui fait actuellement la Une des médias, on ne peut qualifier ce silence que d’hypocrisie. De plus, les Etats-Unis soutiennent cette agression de la part de l’Arabie saoudite. Dans cette guerre, comme dans tant d’autres, le principe du droit international de la responsabilité de protéger est dévié en son contraire. Ce principe devrait rendre possible une intervention de la communauté internationale pour empêcher des crimes contre les populations civiles. Mais cette fois, le «gouvernement officiel» du Yémen (c’est-à-dire le président Hadi) fait bombarder son propre pays depuis son lieu d’exil.
Ainsi et loin des projecteurs médiatiques, certains observateurs s’interrogent si ce n’est pas le sort du Moyen-Orient qui y est en train de se jouer en prolongement du théâtre de jihad que constituent la Syrie et l’Irak. En effet, cette guerre n’est que le prolongement du « grand jeu » extrêmement complexe qui a lieu dans la région opposant le monde chiite et le sunnite, lui-même divisé entre salafistes-jihadistes, Frères musulmans, wahhabites saoudiens et « modérés ».
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La paranoïa sectaire des SaoudiensLe Yémen, pays de 25 millions d’habitants est un État islamique régi par la Sharia. L’islam yéménite est composé de deux courants religieux principaux qui rassemblent 98% de la population : le zaydisme, issu du chiisme, très implanté dans le nord du pays (environ 45 % de la population) et le chaféisme, issu du sunnisme et davantage implanté dans le Sud et l’Est (environ 55 % de la population). Depuis sa réunification en 1990, les chiites ont été marginalisés puis réprimés après la rébellion de 2004 conduite Hussein Badreddin al-Houthi qui visait à obtenir une plus grande autonomie pour les chiites au sein de la province de Saada. C’est de ce leader, tué par l’armée yéménite, que la rébellion Houthi a tiré son nom.Soutenus par l’Iran, mais également par le Hezbollah (l’organisation chiite du Liban), les Houthis se sont ralliés en 2011 à la vague de protestation contre le président Ali Abdallah Saleh, née dans le sillage du « Printemps arabe » et en ont tiré profit pour renforcer leur contrôle territorial. En février 2014, ils s’opposent au plan du président de transition Abd Rabo Mansour Hadi, qui prévoyait de faire du Yémen une fédération de 6 régions et s’engagent dans une rébellion armée.Présenter le fossé entre chiites et sunnites ou la rivalité entre Riyad et Téhéran comme la cause des conflits qui déchirent le Yémen est un fantasme cruel et inutile.Toute tentative visant à fournir un compte rendu cohérent de la lutte politique qui touche le Yémen est vouée à l’échec. Le pays est un creuset de contradictions qui défient les normes de l’analyse rationnelle. Au-delà du brouillard politique enveloppant le conflit, les circonstances tragiques de la vive souffrance infligée à la population civile émergent avec une grande clarté.Bien avant le déclenchement de la guerre civile, le Yémen était connu pour être le pays le plus pauvre de la région, confronté à une pénurie imminente de nourriture et d’eau. L’ONU estime que 80 % de la population a besoin d’une aide humanitaire urgente et que 40 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour. En outre, les risques de famine de masse et d’épidémie sont élevés.Dans ce contexte, le Conseil de sécurité des Nations unies a choqué en se montrant favorable à une intervention militaire saoudienne majeure, via des attaques aériennes soutenues, en adoptant à l’unanimité une résolution entièrement anti-houthie (2216). La campagne militaire, qui a commencé en mars 2015, a sérieusement aggravé la situation globale. Cet usage de la force par les Saoudiens est contraire au droit international, viole le principe de base de la Charte des Nations unies, et magnifie les violences dans la société yéménite.Le succès de l’insurrection des Houthis du nord, qui ont chassé le gouvernement yéménite du pouvoir en prenant le contrôle de la capitale Sanaa, a été traité par le Conseil de sécurité comme un coup d’État militaire justifiant une intervention par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Il convient de rappeler que, étrangement, le coup d’État militaire non dissimulé de 2013 en Égypte, où les dirigeants élus supplantés par l’armée ont fait l’objet de représailles beaucoup plus sanglantes, n’a suscité aucun murmure de protestation dans les couloirs de l’ONU. Ainsi va la géopolitique au Moyen-Orient.Un discours simplisteLa tendance géopolitique à réduire une histoire nationale incroyablement complexe et l’interaction des forces en présence à une simpliste histoire de rivalité entre les sunnites et chiites pour le contrôle du pays rend encore plus difficile la compréhension de l’évolution au Yémen.Avant tout, un tel prisme d’interprétation permet à l’Arabie saoudite de dépeindre le conflit au Yémen comme un autre théâtre de la guerre par procuration opposant le royaume saoudien et ses alliés du Golfe à l’Iran, ce qui constitue un moyen sûr de s’assurer le soutien des États-Unis et d’Israël. Le même raisonnement a bien servi le royaume (et desservi le monde) en expliquant pourquoi Ryad soutient les forces anti-Assad en Syrie ces dernières années. D’un point de vue plus objectif, on commence à comprendre que cette optique sectaire rend les choses plus obscures qu’elle ne les illumine.Par exemple, en ce qui concerne l’Égypte, le modèle sectaire a été écarté et les Saoudiens ont immédiatement utilisé leur ressort financier pour aider le coup d’État du général Sissi contre les Frères musulmans et consolider le contrôle de ce dernier sur le pays en 2012. Même quand Israël a attaqué Ghaza il y a un an, en cherchant à détruire le Hamas, une version islamique sunnite des Frères musulmans, l’Arabie saoudite n’a pas caché le fait surprenant d’avoir donné son feu vert à Tel Aviv.Ce qui ressort, alors, n’est pas une politique régionale fondée sur des priorités sectaires, mais plutôt une préoccupation pathologique de la monarchie saoudienne concernant la stabilité du régime, des angoisses naissant chaque fois que des tendances politiques qui échappent à son contrôle émergent dans la région et sont perçues comme une menace.Le peuple du Yémen fait les frais de cette politique sécuritaire paranoïaque de l’Arabie saoudite. Pourtant, une grande partie du monde se laisse endormir, ne prenant pas la peine de regarder sous cette couverture sectaire.Peu d’attention est accordée au fait que les véritables menaces à l’ordre régional dans le cas du Yémen ne proviennent pas d’une raisonnable insistance des Houthis en ce qui concerne la question du partage du pouvoir politique, mais résultent principalement de la présence d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et, plus récemment, du groupe EI, qui ont été ciblés par des drones américains dans le cadre de la guerre contre le terrorisme depuis 2007.Ainsi, et alors que l’Occident soutient la lutte de l’Arabie saoudite contre les Houthis chiites, dans le même temps, il fait de son mieux pour affaiblir leur opposition la plus redoutable, aliénant par ses opérations militaires la population civile yéménite, ce qui est susceptible de générer davantage d’extrémistes déterminés à combattre toute intervention extérieure.Si cela ne suffisait pas à obscurcir la boule de cristal yéménite, il y a également l’alignement des forces internes. D’un côté, le régime qui a succédé au régime d’Ali Abdallah Saleh en 2012 et qui est dirigé par son ancien vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, lequel « gouverne » apparemment depuis son exil.Du côté de l’opposition au régime, outre les Houthis figurent les principales forces militaires et policières sous l’autorité de Saleh, qui s’opposent à l’intervention saoudienne et ont contribué à changer le cours de la bataille sur le terrain contre le gouvernement dirigé par Hadi. Malgré cette réalité défavorable du champ de bataille, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, Adel al-Jubeir, aurait dit : « Nous ferons tout ce qu’il faut pour empêcher la chute du gouvernement légitime du Yémen. » De façon dramatique, cela semble signifier réduire le pays à un chaos qui apporte famine et maladie à la population.Nous voyons là une iranophobie dans la région qui a pris de grandes proportions. On oublie que les Houthis étaient les partisans de la dynastie de l’imam qui a gouverné le Yémen pendant plusieurs siècles ; une forme de chiisme très proche du sunnisme, qui a été soutenu par l’Arabie Saoudite pendant très longtemps pour empêcher que la république puisse s’installer durablement. On oublie également que l’Arabie Saoudite s’est constituée sur la conquête militaire appuyée par les Anglais, et qu’elle a pris énormément de territoires qui historiquement appartiennent au Yémen. Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite lutte contre les Houthis, qui se sont apparemment alliés avec l’ancien président, client de l’Arabie Saoudite pendant 30 ans, et protégé par elle jusqu’à la fin. Il y a maintenant l’alliance de ce président avec une partie de l’armée yéménite qui lui était restée fidèle, ce qui a expliqué cette conquête facile, de presque l’ensemble du territoire. Ce qui aurait permis, si on l’avait laissé faire, de supprimer Al-Qaïda, qui est très actif au Yémen. Là aussi, ces bombardements massifs et ravageurs couverts par une résolution du Conseil de sécurité, constituent un précédent qui est très grave, et qui peut se reproduire ailleurs, éventuellement au Liban, sous prétexte de vouloir éradiquer le Hezbollah, composante importante de la société libanaise et qui a réussi à libérer une large partie du sud du Liban occupée par Israël durant 22 ans (1978-2000) en infraction aux résolutions de l’ONU.Ceci étant, depuis que les Saoudiens et leurs alliés ont commencé, en mars dernier, à pilonner le Yémen de bombardements aveugles, utilisant même des bombes à sous-munitions, les États-Unis ont soutenu fidèlement les Saoudiens dans cette guerre inutile et indéfendable en leur fournissant des armes, du ravitaillement en carburant, et des renseignements. Les Etats-Unis ont aidé les Saoudiens à blanchir et dissimuler leurs crimes, et cela en dépit de rapports crédibles provenant de plusieurs organisations de défense des droits humains et de l’ONU disant que la coalition saoudienne était vraisemblablement coupable de crimes de guerre et peut-être même des crimes contre l’humanité.Ni les Saoudiens, ni leurs mandataires sur le terrain, ne peuvent gagner la guerre au Yémen. La société de mercenaires Blackwater / Xe avait été engagé pour fournir un bataillon de combattants étrangers. Ils ont essayé de prendre Taiz aux Houthis, mais ils ont été défaits. Ils ont dû se retirer parce qu’ils avaient trop de pertes. Alors, les Saoudiens ont dépensé 3 milliards de dollars de plus pour que Dyncorp leur fournisse davantage de chair à canon. Ni les Saoudiens, ni leurs mercenaires, ne peuvent gagner la guerre d’aucune manière.Chérif Abdedaïm |
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Les soubassements d’une agression Un câble secret et un représentant du gouvernement néerlandais confirment que la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen est en partie motivée par l’illusion ambitieuse américaine d’un pipeline Les forces aériennes saoudiennes ont systématiquement bombardé des infrastructures civiles en violation flagrante des règles humanitaires internationales. La fuite d’un rapport officiel de l’ONU, destiné au Conseil de Sécurité, nous apprend que les Saoudiens « ont mené des frappes aériennes visant civils et bâtiments publics… y compris des camps de réfugiés et de déplacés, des rassemblements tels que des mariages ; des véhicules, bus, zones résidentielles, services médicaux, écoles, mosquées, marchés, usines, entrepôts alimentaires et autres infrastructures civiles, dont l’aéroport de Sanaa, le port de Al Hudaydah et les axes routiers. » Des bombes à fragmentation de fabrication américaine ont été lâchées sur des zones résidentielles – un acte dont le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a timidement admis qu’il « pourrait être assimilé à un crime de guerre. » Les gouvernements américain et britannique qui fournissent à l’Arabie saoudite des armes destinées à être déversées sur des civils yéménites font semblant de ne pas être impliqués dans la guerre, de ne pas être responsables des crimes de guerre de leur allié saoudien. Un porte-parole du ministère de la Défense britannique a insisté sur le fait que les forces engagées « ne dispensaient que des conseils techniques. Le personnel militaire britannique n’est pas directement impliqué dans les opérations menées par la coalition sous commandement saoudien. » Mais ce sont des paroles en l’air, étant donné la récente révélation du ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, selon laquelle des militaires britanniques et américains travaillent « dans le centre de contrôle et de commandement pour les frappes aériennes saoudiennes au Yémen. » En tout état de cause, les dirigeants civilisés du monde libre ont une vue d’ensemble privilégiée des crimes de guerre systémiques de l’armée saoudienne au Yémen – et il semble qu’ils approuvent. Ainsi, les objectifs de la coalition menée par les Saoudiens sont obscurs. Il est largement reconnu que la guerre a principalement des dynamiques géopolitiques et sectaires. Les Saoudiens craignent que la montée des Houthis indique l’influence grandissante de l’Iran au Yémen. Avec l’Iran actif en Syrie, en Irak et au Liban, l’Arabie saoudite voit la rébellion houthi comme une autre composante de cette stratégie d’encerclement de forces mandatées par l’Iran. Cette situation est aggravée par l’accord sur le nucléaire iranien soutenu par les États-Unis, accord qui ouvre la voie à l’intégration de l’Iran aux marchés mondiaux, l’ouverture de ses secteurs pétroliers et gaziers sous-développés, et sa consolidation en tant que puissance régionale. Mais ce récit ne reflète que partiellement la situation. Quoique les contacts de l’Iran avec les Houthis sont incontestables, avant la campagne aérienne saoudienne, les Houthis ont acquis la plupart de leurs armes de deux sources : le marché noir et l’ex-président Ali Abdullah Saleh. Les officiers de renseignement américains confirment que l’Iran a explicitement averti les Houthis de ne pas attaquer la capitale du Yémen l’année dernière. « Notre évaluation demeure que l’Iran n’exerce pas de commandement ou de contrôle sur les Houthis au Yémen, » avait dit Bernadette Meehan, la porte-parole du Conseil National de Sécurité de la Maison-Blanche. Selon l’ancien envoyé spécial des Nations-Unis au Yémen, Jamal Benomar, les frappes aériennes saoudiennes sabotent l’accord de paix imminent qui aurait conduit à une entente pour le partage de pouvoir entre les 12 groupes tribaux et politiques rivaux. « Lorsque cette campagne a commencé, un élément important, mais passé inaperçu, est que les Yéménites étaient près de conclure un accord qui aurait institué un partage de pouvoir entre toutes les parties, y compris les Houthis, » a dit Benomar au Wall Street Journal. Il n’était pas question alors de l’Iran. Les Saoudiens, et semble-t-il les Américains et les Britanniques, ne voulaient pas voir une véritable transition vers un Yémen démocratique. En effet, les États-Unis sont ouvertement opposés à la démocratisation de la région du Golfe en son entier, déterminés à stabiliser le flux de pétrole du Golfe sur les marchés mondiaux. En mars 2015, le consultant Anthony Cordesman, spécialiste de l’armée américaine et de l’OTAN du Centre d’études stratégiques et internationales basé à Washington, expliquait que : « le Yémen a une importance stratégique pour les États-Unis, comme l’est la stabilité de l’Arabie saoudite pour tous les pays du Golfe. En dépit de tous les discours sur « l’indépendance » énergétique américaine, la réalité reste bien différente. L’augmentation des carburants dérivés du pétrole et alternatifs en dehors du Golfe n’a pas modifié son importance stratégique pour l’économie américaine et mondiale… Le Yémen n’a pas la même importance stratégique que le Golfe, mais il est toujours d’une grande importance pour la stabilité de l’Arabie saoudite et de la péninsule arabique. » En d’autres termes, la guerre au Yémen a pour objectif de protéger pour l’Occident son principal État voyou du Golfe, pour que le pétrole continue de couler à flots. Cordesman continue en notant : « Le territoire du Yémen et ses îles joue un rôle crucial dans la sécurité d’un autre point de passage obligé à l’extrémité du sud-est de la mer rouge appelé le Bab el-Mandab ou porte des lamentations. » Le détroit de Bab el-Mandeb est « un passage obligé entre la corne de l’Afrique et le Moyen-Orient, et c’est une connexion stratégique entre la mer méditerranée et l’océan Indien, » transportant plus d’exportations du golfe Persique que le canal de Suez et l’oléoduc Suez-Méditerranée (SUMED). « Toute présence maritime ou aérienne hostile au Yémen pourrait menacer l’ensemble du trafic par le canal de Suez, » ajoute Cordesman, « de même qu’un débit journalier de pétrole et produits pétroliers que l’EIA (Département de l’Énergie des États-Unis) estime avoir augmenté de 2,9 millions de barils par jour à 3,8 en 2013 ».
Chérif Abdedaïm |
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Les ambitions du royaume Il existe ici un objectif subsidiaire, reconnu en privé par les officiels occidentaux, mais non discuté en public : le Yémen a encore un potentiel inexploité pour fournir un ensemble alternatif de routes de transbordement pétrolier et gazier pour les exportations du pétrole saoudien, contournant l’Iran et le détroit d’Ormuz. La réalité des ambitions du Royaume sur ce sujet a été mise à nu dans un câble secret du Département d’État de 2008 obtenu par Wikileaks, de l’ambassade américaine au Yémen à destination du Secrétaire d’État : « Un diplomate britannique basé au Yémen a dit à PolOff (agent politique de l’ambassade américaine) que l’Arabie saoudite avait un intérêt à construire un oléoduc, qu’elle détiendrait exclusivement, exploité et protégé par l’Arabie saoudite, depuis Hadramaout jusqu’à un port du Golfe d’Aden, en contournant ainsi le golfe Arabique/golfe persique et le détroit d’Ormuz. « Saleh s’y est toujours opposé. Le diplomate soutenait que l’Arabie saoudite, par le soutien des dirigeants militaires yéménites, en payant la loyauté des cheikhs et par d’autres moyens, était en train de se positionner pour s’assurer qu’elle obtiendrait, à bon prix, les droits pour cet oléoduc du successeur de Saleh. » En effet, le gouvernorat d’Hadramaout à l’Est du Yémen a curieusement été épargné par les bombardements saoudiens. La province, la plus large du Yémen, contient le plus gros des ressources pétrolières et gazières restantes du Yémen. « L’intérêt primordial porté par le Royaume à ce gouvernorat résulte de la possible construction d’un oléoduc. Un tel oléoduc a longtemps été un rêve pour le gouvernement d’Arabie saoudite, » observe Michael Horton, un analyste principal du Yémen à la fondation Jamestown. « Un oléoduc passant par Hadramaout donnerait à l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe un accès direct au golfe d’Aden et de l’océan Indien ; cela leur permettrait de contourner le détroit d’Ormuz, un point de passage obligatoire qui pourrait être, au moins temporairement, bloqué par l’Iran dans un futur conflit. La perspective de sécuriser une route pour un futur oléoduc passant par Hadramaout figure probablement dans une stratégie globale à long terme de l’Arabie saoudite au Yémen. » Cela dit, les officiels occidentaux sont soucieux d’éviter une prise de conscience publique de la géopolitique énergétique derrière l’escalade du conflit. L’année dernière, une analyse sans concession sur ces questions était postée sur le blog personnel de Joke Buringa le 2 juin 2015, une conseillère supérieure sur la sécurité et l’État de droit au Yémen au ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. « La peur d’un blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, et les possibles désastreux résultats sur l’économie mondiale, ont existé depuis des années, » écrivait-elle dans l’article, titré « Diviser pour mieux régner : l’Arabie Saoudite, le pétrole et le Yémen. » « Les États-Unis mettent par conséquent la pression sur les pays du Golfe pour mettre en place des alternatives. En 2007 l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, Oman et le Yémen ont conjointement créé le projet de l’oléoduc pétrolier Trans-arabique. Les nouveaux oléoducs devaient être construits depuis la ville saoudienne de Ras Tanura dans le Golfe persique et les Émirats Arabes Unis vers le Golfe d’Oman (une canalisation vers l’Émirat Fujaïrah et deux canalisations vers Oman) et vers le Golfe d’Aden (deux canalisations vers le Yémen). » En 2012, la connexion entre Abou Dhabi et Fujaïrah, à l’intérieur des Émirats Arabes Unis, est devenue opérationnelle. Entre-temps, l’Iran et Oman avancent dans la signature d’un accord pour leur propre oléoduc. « La défiance vis-à-vis des intentions d’Oman ont augmenté l’attractivité de l’option Hadramaout au Yémen, un vieux désir de l’Arabie saoudite, » écrivait Buringa. Le président Saleh, toutefois, était un obstacle majeur aux ambitions saoudiennes. Selon Buringa, il « s’opposait à la construction d’un oléoduc sous contrôle saoudien sur le territoire yéménite. Durant de nombreuses années les Saoudiens ont investi sur les leaders tribaux dans l’espoir de réaliser ce projet avec le successeur de Saleh. En 2011 les soulèvements populaires des manifestants appelant à la démocratie ont contrarié ces plans. » Beaucoup de firmes hollandaises sont actives dans la conduite d’investissements conjoints au royaume, comprenant la principale compagnie anglo-hollandaise Shell. En raison de la position des Pays-Bas comme un passage vers l’Europe, deux multinationales saoudiennes – la firme pétrolière nationale Aramco et le géant des pétrochimiques SABIC – ont leur siège européen à La Haye et Sittard, tous deux aux Pays-Bas. Les exportations hollandaises vers l’Arabie saoudite ont également nettement augmenté ces dernières années, avec une hausse de 25% entre 2006 et 2010. En 2013, l’Arabie saoudite a exporté un peu moins de 34 milliards d’euros (38,5 milliards de dollars) de combustibles fossiles vers les Pays-Bas, et importé des Pays-Bas un peu plus de 8 milliards d’euros (9 milliards de dollars) de machines et matériel de transport, 4,8 milliards d’euros (5,4 milliards de dollars) de produits chimiques, et 3,7 milliards d’euros (4,2 milliards de dollars) de denrées alimentaires et d’animaux. Chérif Abdedaïm |
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Dangereuses alliances Al Qaïda-connexion Parmi les premiers bénéficiaires de la stratégie saoudienne au Yémen il y a Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA). « Le gouvernorat de l’Hadramaout est une des rares zones où la coalition conduite par les Saoudiens n’a effectué aucune frappe aérienne, » notait Buringa. « Le port et l’aéroport international d’al Mukalla sont en bon état et sous le contrôle d’Al-Qaïda. De plus, l’Arabie saoudite a livré des armes à Al-Qaïda, qui étend sa sphère d’influence. » L’alliance saoudienne avec les terroristes affiliés à Al-Qaïda au Yémen a été mise en lumière en juin dernier lorsque le gouvernement « de transition » d’Abd Rubbuh Mansour Hadi, soutenu par les Saoudiens a détaché un représentant à Genève comme officiel délégué aux négociations avec l’ONU. Il s’est avéré que le représentant n’était autre qu’Abdulwahab Humayqani, identifié comme un « terroriste mondial spécifiquement désigné » en 2013 par le Trésor américain pour le recrutement et le financement d’AQPA. Humayqani aurait été derrière l’attaque à la voiture piégée d’ Al-Qaïda qui a tué sept personnes sur une base de la garde républicaine yéménite en 2012. D’autres analystes sont d’accord. Comme Michael Horton commente dans le Terrorism Monitor de la fondation Jamestown : « L’AQPA peut également bénéficier du fait qu’il pourrait bien être vu comme un intermédiaire utile par l’Arabie saoudite dans sa guerre contre les Houthis. L’Arabie saoudite et ses alliés arment de nombreuses milices disparates dans le sud du Yémen. Il est presque certain qu’une partie, si ce n’est plus, du financement et matériel arrivera jusqu’à l’AQPA et assez probablement à l’État Islamique. » Alors qu’ils claironnent la guerre contre l’État Islamique en Irak et en Syrie, l’Occident ouvre la voie à une résurgence d’Al-Qaïda et de l’État Islamique au Yémen. « L’Arabie saoudite ne veut pas d’un pays fort et démocratique de l’autre côté de la frontière de plus de 1500 kilomètres de long qui sépare les deux pays (Arabie saoudite et Yémen), » remarquait la représentante du ministère des Affaires étrangères hollandais dans son article maintenant censuré. Ni, semble-t-il, les États-Unis et le Royaume-Uni. Elle ajoutait: « Ces oléoducs vers Mukalla y arriveront probablement finalement. » Ils n’y arriveront probablement pas – mais il y aura encore un retour de flamme. Israël-connexion ou l’alliance d’un Etat colonial et d’une monarchie obscurantiste Dans un article publié le 22 juin 2015 par le Réseau Voltaire, le journaliste d’investigation Thierry Meyssan dévoile l’imminente signature d’accords secrets entre Israël et l’Arabie Saoudite. Dans ce sens, il explique que ces accords viennent en partie en réponse aux négociations entre les Etats-Unis et l’Iran et se situent dans le prolongement du financement de la guerre contre Ghaza en 2008 par l’Arabie saoudite : l’alliance d’un État colonial et d’une monarchie obscurantiste. Selon Thierry Meyssan, « depuis 17 mois (c’est-à-dire depuis l’annonce des négociations entre Washington et Téhéran qui durent, elles, depuis 27 mois), Tel-Aviv mène des négociations secrètes avec l’Arabie saoudite. Des délégations à très haut niveau se sont rencontrées cinq fois en Inde, en Italie et en Tchéquie. La coopération entre Tel-Aviv et Riyad s’inscrit dans le plan états-unien de création d’une « Force arabe commune », sous les auspices de la Ligue arabe, mais sous commandement israélien. Celle-ci est déjà effective au Yémen où des soldats israéliens pilotent des bombardiers saoudiens dans le cadre d’une Coalition arabe dont le quartier général a été installé par les Israéliens au Somaliland, un État non-reconnu situé de l’autre côté du détroit de Bab el-Mandeb . Cependant, Riyad n’entend pas officialiser cette coopération tant que Tel-Aviv refusera l’initiative de paix arabe, présentée à la Ligue arabe en 2002 par le prince Abdullah avant qu’il ne devienne roi. Israël et l’Arabie saoudite sont tombés d’accord sur plusieurs objectifs. Au plan politique : – « Démocratiser » les États du Golfe, c’est-à-dire associer les peuples à la gestion de leurs pays tout en affirmant l’intangibilité de la monarchie et du mode de vie wahhabite ; – Changer le système politique en Iran (et non plus faire la guerre à l’Iran) ; – Créer un Kurdistan indépendant de manière à affaiblir l’Iran, la Turquie (pourtant longtemps un allié d’Israël) et l’Irak (mais pas la Syrie, qui est déjà durablement affaiblie). Au plan économique : – Exploiter le champ pétrolier de Rub’al-Khali et organiser une fédération entre l’Arabie saoudite, le Yémen, voire Oman et les Émirats arabes unis ; – Exploiter les champs pétroliers de l’Ogaden, sous contrôle éthiopien, sécuriser le port d’Aden au Yémen, et construire un pont reliant Djibouti au Yémen. En d’autres termes, si Tel-Aviv et Riyad font « contre mauvaise fortune bon cœur » et admettent que les deux tiers de l’Irak, la Syrie et la moitié du Liban soient contrôlés par l’Iran, ils entendent : – S’assurer que l’Iran renoncera à exporter sa révolution ; – Contrôler le reste de la région en excluant la Turquie qui a succédé à l’Arabie saoudite dans la supervision du terrorisme international et vient de perdre en Syrie. En conclusion, l’histoire du Yémen reste jalonnée de conflits depuis l’Antiquité. La solution politique reste la seule issue pour un conflit qui profite à Daech et Al-Qaida, côté sunnite, et aux bataillons chiites iraniens Al-Qods et d’Abou Fadl Al-Abbas, légion internationale chiite. Si la guerre par délégation déclenchée au Yémen a démarré, sa fin ne semble pas pour demain.
Chérif Abdedaïm |