Chronique : la leçon orwellienne

Par Chérif Abdedaïm, le 16 décembre 2014 

Les « croisades » américaines durant plus de deux décennies, ne cessent de soulever la problématique de la « démocratie » et de la « liberté » sur la scène internationale. Deux prétextes au nom desquels les Etats-Unis et leurs alliés européens ne cessent d’étendre leurs guerres de conquête et de semer la mort à grande échelle, bafouant à l’occasion tous les droits dictés par les textes à vocation internationale.

Depuis les fameux attentats du 11 septembre, les mensonges des Etats-Unis et de leurs alliés Occidentaux, soutenus par leurs vassaux du Golfe,  n’ont  cessé de provoquer des ravages au sein des pays qui, jusque là, prospéraient.

Les guerres menées soit contre le terrorisme, soit contre les « dictatures » pour l’instauration d’une soi-disant démocratie ne sont en fait qu’un écran de fumée pour masquer les vraies intentions de ces prédateurs. Cela, tout le monde le confirme. Toutefois, si ces pays envahis sous différents prétextes « souffrent de dictature », selon les propos des Bush, Blair, Obama, Sarkozy, Cameron, Merkel et consorts, qu’en est-il réellement de l’application de cette « démocratie » dans leurs propres pays ?

« Quiconque est disposé à abandonner une partie de sa liberté au nom d’une prétendue sécurité, ne mérite ni l’une ni l’autre », disait Benjamin Franklin (l’un des pères de l’Indépendance américaine, 1706-1790).  « Encore deux ou trois attentats comme celui du 11 septembre, et nous avons un régime fasciste en Amérique » rétorquait Norman Mailer (écrivain américain).
Cela dit, les attentats du 11 septembre ont été le coup de boutoir pour l’orientation de la politique mondiale après la guerre froide. Sur le plan interne,  ce pays qui se targue devant qui veut l’entendre, d’instaurer la démocratie de par le monde, a œuvre pour la mise en place d’un  totalitarisme et d’un état policier en recourant à différents subterfuges.

Ainsi, sans perdre de temps, le Congrès réalise l’union sacrée et adopte dès le 14 septembre, à la quasi-unanimité, une loi « autorisant l’usage de la force militaire contre les responsables des récents attentats contre les Etats-Unis », un texte donnant pratiquement carte blanche au Pentagone. Seule Barbara Lee, députée démocrate de Californie, s’oppose à ce coup de force.
Quelques semaines plus tard, les élus américains sanctionnent une loi « antiterroriste » intitulée Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism ( unir et renforcer l’Amérique en lui fournissant les outils appropriés pour barrer la route et faire échec au terrorisme), ce qui donne USA PATRIOT. Un acronyme pas très original, sans doute, mais suffisant pour impressionner durablement le cerveau prélavé de l’Américain moyen, endoctriné dès le cours préparatoire par la prière quotidienne, le serment d’allégeance, les clichés pseudo-historiques, le chauvinisme national, etc. (à propos de cette mise en condition, lire ici http://www.serendipity.li/wot/gumbel.htm  un article d’Andrew Gumbel, correspondant aux Etats-Unis du quotidien britannique The Independent).

Le projet de loi USA PATRIOT, bien que comportant plusieurs centaines de pages, est adopté sans le moindre débat, en l’espace de 72 heures; aucun député n’a eu le loisir d’en étudier les détails. En temps normal, il faut plusieurs mois pour faire passer un texte  de cette envergure. Tout laisse donc à penser que la loi était prête depuis un certain temps et que ses initiateurs n’attendaient que le moment favorable pour la présenter.
Les principales implications de la loi sont les suivantes:

Toutes les personnes qui ne possèdent pas la citoyenneté des USA (c’est le cas de trois millions de résidents permanents, de nombreux détenteurs d’un visa provisoire, des visiteurs, touristes, hommes d’affaires – et de tous les autres étrangers, y compris ceux qui n’ont jamais mis les pieds aux Etats-Unis), tous ces gens sont désormais soumis à une législation spéciale, dès l’instant où ils sont soupçonnés de « terrorisme ». Au lieu d’être déférés devant un tribunal de droit commun, ils sont passibles d’une cour militaire. Cette « justice » expéditive permet de condamner un suspect à quelque peine que ce soit, peine de mort incluse, à huis clos, sans preuves (des indices ou une dénonciation suffisent), sans avocat et sans appel. Les juges militaires font en même temps office de jurés et prennent leurs décisions à la majorité des deux tiers. Le procès peut avoir lieu aux Etats-Unis ou à l’étranger (par exemple dans une base militaire ou sur navire se trouvant dans les eaux internationales).

Les règles en matière de garde à vue, d’inculpation, de mise en accusation et d’instruction sont très « souples » et pratiquement à la discrétion des autorités qui les appliquent. Même avant toute inculpation pour « terrorisme », les suspects sont mis au secret et privés d’avocat. Des milliers de personnes d’origine arabe ou de confession musulmane ont été victimes de ces abus depuis le 11 septembre. Un avocat a mentionné le cas d’un de ses clients, disparu depuis des semaines et introuvable en dépit de toutes ses recherches. Pour obtenir des autorités judiciaires l’adresse du lieu de détention, l’avocat aurait dû présenter une autorisation écrite de son client, « établie sur formulaire G-28 ». Mais comment recueillir la signature d’une personne disparue ? On le voit, la « démocratie » américaine ne s’inspire pas seulement d’Orwell, mais aussi de Kafka.

Des milliers, sinon des dizaines de milliers d’autres personnes d’origine arabe ou similaire (Américains et étrangers) ont reçu des lettres de convocation émanant de la police locale, du FBI ou de l’INS (services de l’Immigration). Bien que n’ayant jamais été en contact avec une quelconque organisation militante, ils doivent, pour des raisons purement raciales, se faire « recenser » et se soumettre à un interrogatoire dont ils ignorent comment il finira. Pour eux, il est aussi dangereux de répondre à la convocation que de ne pas en tenir compte.

La définition du « terrorisme » que donne la nouvelle loi est tellement vague que toute forme d’opposition, aussi modérée soit-elle, peut tomber sous le coup de la répression: manifestation, boycott, grève… La moindre protestation, le moindre « piratage » électronique peuvent aussi être assimilés à du « terrorisme ».

En vertu de la nouvelle loi, le FBI a tout loisir d’espionner les communications téléphoniques et électroniques des citoyens et d’échanger les informations ainsi obtenues avec d’autres agences gouvernementales, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’obtenir une décision de justice. En ce qui concerne Internet, le FBI est autorisé à surveiller les communications de toute personne ayant eu accès à un ordinateur « sans autorisation ». A la limite, un employé ou un fonctionnaire consultant un site à titre privé depuis son bureau, risque de tomber sous le coup de la loi. C’est la porte ouverte à tous les abus.

Le FBI dispose également d’un droit d’accès illimité à tous les dossiers médicaux, financiers, universitaires et autres de tous les citoyens – sans autorisation judiciaire préalable et sans aucun contrôle.

Bien entendu, les perquisitions à domicile ou dans les entreprises peuvent maintenant s’effectuer sans mandat. Les biens des « coupables » peuvent être purement et simplement confisqués au profit de l’Etat.

Les médias, déjà passablement conformistes du fait de leur dépendance vis-à-vis des grands groupes financiers, sont tenus de s’aligner plus encore sur le point de vue officiel, faute de quoi ils risquent d’être accusés de « complicité avec le terrorisme ». Cette censure sournoise est « justifiée » par le « fait » que le pays serait « en guerre ». Les réseaux de télévision, la radio et les journaux se plient sans rechigner à ces nouvelles mesures et édictent par voie de circulaire interne des règles de conduite à l’usage de leurs collaborateurs. Violer ou même simplement égratigner ces règles, conduit au licenciement immédiat.

Le ministre de la « Justice », John Ashcroft, a déclaré haut et fort que les droits garantis par la constitution ne valaient pas pour les « terroristes » et leurs « complices ». Mais comme n’importe qui peut être accusé de « terrorisme » ou de « complicité », c’est pratiquement l’ensemble du pays qui est privé de ses droits.

La loi prévoit l’institution d’un Ministère de la « Sécurité » intérieure et la militarisation de vastes secteurs de la vie civile. Pour la première fois depuis le 19ème siècle, l’armée peut intervenir sur le sol même des Etats-Unis pour renforcer ou remplacer les forces de police. La Maison Blanche et le Pentagone considèrent que « la guerre » a lieu sur de multiples fronts, y compris sur le « front de l’intérieur ». Si les effets visibles de ces mesures sont moins spectaculaires que ceux qu’aurait provoqués un coup de force militaire classique, c’est d’une part parce que l’opinion n’y oppose aucune résistance, et d’autre part parce que les médias cachent l’ampleur réelle du phénomène.

En février 2003, John Ashcroft prépare PATRIOT II, le second volet de la loi d’exception promulguée en 2001. Ce texte prévoit en outre de déchoir de la nationalité américaine (« to expatriate ») toute personne qui ferait partie ou serait « complice » d’un groupe désigné comme « terroriste » par le gouvernement des Etats-Unis – c’est-à-dire pratiquement n’importe qui, y compris les opposants à la guerre. Cette procédure permettrait de transférer l’intéressé dans un camp échappant à la juridiction américaine – à Guantánamo, par exemple.
Ainsi, avec ce PATRIOT II, on est passé à la vitesse supérieure : la surveillance totale et la dictature fasciste.

Bien entendu, les Etats-Unis n’ont jamais été le havre de démocratie et de liberté que nous décrit la légende. Dès l’origine, la liberté ne vaut que pour une fraction de la population. Les Noirs, d’abord tenus en esclavage puis victimes de la ségrégation raciale, et les Amérindiens, parqués dans des réserves quand ils échappent à l’extermination, n’en bénéficient – de façon formelle – que depuis une époque récente. Quant à la « liberté » de dizaines de millions d’Américains écrasés par la misère, le chômage, les petits boulots précaires, la violence, la drogue, etc., mieux vaut ne pas en parler…   La démocratie, elle, s’est toujours limitée – pour ceux qui disposaient du droit de vote – à choisir entre un âne et un éléphant et à signer un chèque en blanc tous les quatre ans. Comme toute chose aux Etats-Unis, liberté et démocratie sont des marchandises et ne sont donc accessibles qu’à ceux des citoyens qui peuvent se les payer. Selon sa fortune, on peut en avoir beaucoup, un peu, ou pas du tout.
Si les textes de loi disent autre chose, c’est qu’il y a loin de la théorie à la pratique. Que des citoyens issus de tel ou tel groupe minoritaire, marginal ou défavorisé aient réussi à utiliser ces lois à leur profit pour accroître leur propre liberté et se hisser à un niveau plus élevé de la pyramide sociale, c’est incontestable. Cette émancipation est le résultat d’une lutte individuelle ou collective; elle ne s’est pas produite grâce au système, mais malgré lui, contre lui. Aux Etats-Unis, comme dans beaucoup d’autre pays comparables, chacun est « libre » de faire ce qui ne nuit pas à l’ordre établi et aux intérêts des groupes dominants. La fameuse boutade « dictature = ferme ta gueule; démocratie = cause toujours » résume bien la situation.
De toute évidence, le « cause toujours » garanti par la loi va encore trop loin aux yeux des profiteurs du 11 septembre. Les nombreuses possibilités permettant aux citoyens de s’exprimer ou d’agir à l’encontre des intérêts dominants – sans pour autant les menacer -, deviennent subitement excessives et doivent donc disparaître. Pour que « le peuple ferme sa gueule », on n’hésite pas à brûler la Constitution américaine et ce qu’elle symbolise.

Ainsi, les nouvelles mesures répressives ne sont pas destinées à combattre le terrorisme sur le sol des Etats-Unis, mais à mettre au pas l’ensemble de la société, à extirper toute velléité d’opposition de la part de quelque groupe que ce soit. Si le pouvoir avait voulu s’en prendre au terrorisme, les lois dont il disposait avant les attentats auraient amplement suffi. En fait, le terrorisme, qu’il soit le fait de milieux islamistes ou de groupes américains d’extrême droite, est étroitement contrôlé par les autorités. Bien souvent même, il émane de celles-ci – ce qui a probablement été le cas le 11 septembre.
Le terme « terrorisme » joue en 2001 le rôle que jouait autrefois le terme « communisme ». L’équivalent moderne du maccarthysme (« chasse aux sorcières », répression des activités « antiaméricaines ») est cependant plus insidieux que son modèle des années 50, car dans l’esprit de la population, il semble justifié par une menace concrète et réelle, se traduisant déjà par des milliers de victimes innocentes.
Par ailleurs, et en pratique, sans qu’il soit besoin de loi d’exception, la « justice » américaine a toujours su prouver son dysfonctionnement, pour employer un terme à la mode. Citons en exemples les affaires Mumia Abu-Jamal, Leonard Peltier, OJ Simpson, Move 9, Angela Davis, Wilmington Five, Rosenberg, Sacco et Vanzetti…   Selon le cas, les « coupables », condamnés d’avance, y laissent leur vie, leur liberté, leur fortune ou leur bonne réputation. Comme par hasard, ils sont noirs, anarchistes, communistes ou contestataires.   Le système judiciaire américain est un des plus iniques qui soient. On y voit des innocents poussés à « reconnaître » leur « culpabilité » afin d’obtenir une condamnation moins sévère que s’ils avaient plaidé non-coupable. Les prisons regorgent de gens arrêtés pour des délits ou des crimes qu’ils n’ont pas commis. Bien souvent, des « indices » trafiqués suffisent à les condamner à mort. Les USA sont sans doute le pays qui détient le record des « erreurs » judiciaires; de nombreux innocents y sont exécutés chaque année, y compris des handicapés mentaux. Civilisation ou barbarie ?…
On peut, aux Etats-Unis, être condamné par un tribunal civil à verser des dommages-intérêts pour un crime dont on a pourtant été disculpé par une cour pénale…. Et en mars 2005, à St. Petersburg (Floride), trois policiers appelés à la rescousse par une directrice d’école maternelle aussi incompétente qu’hystérique, passent les menottes à une fillette de cinq ans un peu trop indisciplinée. Entre 1999 et 2004, l’usage inconsidéré, par les « forces de l’ordre », du pistolet à électrochoc, y compris contre des enfants, des femmes enceintes et des vieillards « au comportement bizarre », a causé la mort de plus de 130 personnes.
Les violences policières sont chose courante au « pays de la liberté ». Encore un exemple, parmi beaucoup d’autres : on déplore chaque année 500 morts à la suite de poursuites sauvages auxquelles se livre la police pour arrêter des malfaiteurs présumés, en fuite au volant d’une voiture volée ou non. Pourtant, le délit initial, quand il y en a un, est souvent mineur. Et sur les 500 victimes, un tiers est totalement étranger aux faits et se trouvait tout simplement au mauvais endroit, au mauvais moment.
Le système pénitentiaire est probablement le pire qu’on puisse trouver dans un pays développé. Les directeurs de prison y font la loi, peuvent se livrer à tous les abus, à toutes les exactions, sans jamais avoir à en rendre compte. Exemple, Jo Arpaio, ce sheriff de l’Arizona, qui considère que « ses » détenus sont des prisonniers de guerre – on sait comment les Etats-Unis traitent ce genre de prisonniers. Exploitation, nourriture avariée, humiliations, violences, arbitraire…   Sachant que de nombreuses ordures du genre Arpaio sévissaient déjà avant le 11 septembre, on imagine ce que peut être le sort de détenus arrêtés en vertu de la « guerre contre le terrorisme ».

Dans le « pays-phare du monde libre », un habitant sur cent est incarcéré. Près de deux habitants sur cent sont soumis à un régime de « liberté » conditionnelle qui ne vaut guère mieux ; beaucoup se retrouvent effectivement en prison à la moindre vétille. Il est probable que leur nombre grossira dans les prochaines années, au fur et à mesure que les « capacités d’accueil » augmenteront. Avec moins de 5 % de la population mondiale, les Etats-Unis détiennent déjà un quart de tous les prisonniers de la planète.

Outre cela, la chasse raciale est  ouverte depuis le 11 septembre. Au nom du patriotisme, il est désormais permis de se défouler contre toute personne qui, de près ou de loin, a une allure « arabe », donc « terroriste ». Et les patriotes en uniforme se doivent d’être doublement vigilants. Les policiers, gardes, employés des compagnies de transport ont appris en quelques heures à reconnaître les individus au « comportement suspect ». On ne compte plus les gens arrêtés alors qu’ils voulaient prendre l’avion, le train ou le car. Du jour au lendemain, des millions d’Américains normaux constatent avec effroi qu’ils ont la mine « patibulaire » et que leurs voisins les observent.

Et en avril 2003, alors que l’armée US agresse de nouveau l’Irak, les Irakiens vivant aux Etats-Unis et les citoyens américains d’origine irakienne sont soumis à des interrogatoires systématiques. En Floride : les enfants arabes ou musulmans exclus des bus de ramassage scolaire, tandis qu’un prédicateur baptiste peut vomir en toute impunité ses insultes racistes.

La chasse au « terroriste » n’est pas l’apanage des services officiels ou des porteurs d’uniforme. L’homme de la rue y participe également. Estimant sans doute que les autorités font preuve de trop de complaisance en laissant en liberté des millions de dangereux orientaux, un patriote de Mesa (Arizona) organise, quelques jours après les attentats, sa propre croisade anti-talibans. Il monte dans sa voiture et va tuer le Ben Laden pakistanais qui tenait la pompe à essence du coin. Il se dirige ensuite vers la station-service voisine et tire sur l’al-qaïdien libanais qui y travaillait. Pour parfaire son ouvrage, le justicier va vider son chargeur sur la maison d’une famille d’origine afghane.   Inutile d’ajouter qu’il ne s’agit nullement d’un cas isolé, loin de là…

Sur le plan médiatique, la presse américaine, entièrement aux mains de la finance, a depuis longtemps abdiqué toute indépendance. Les dévoileurs de Watergate n’existent plus qu’au niveau de la mythologie. Si de temps à autre la vérité pointe encore son nez, ce n’est jamais dans un grand titre, mais dans telle ou telle feuille de chou de province – du moins était-ce le cas avant le 11 septembre. Depuis, jusqu’au fin fond du Kansas, le moindre petit rédacteur en chef sait comment remplir son devoir patriotique.

Et la liberté de pensée ? Elle est garantie dans les universités américaines – dans la mesure où chacun pense comme le gouvernement.

Un professeur de l’Université du Texas à Austin avait déclaré, à propos des attentats terroristes, que les Etats-Unis n’étaient pas moins coupables, ayant eux-mêmes commis des actes de violence. Ses propos furent accueillis par un tollé général et des demandes de sanction. Les tenants de la pensée unique veillent.

La chasse aux sorcières n’est sans doute pas aussi efficace en tous lieux. Car il existe quelques poches de résistance en milieu universitaire, à Berkeley, par exemple, ou autour de certains professeurs de renommée internationale, comme Noam Chomsky. Mais la prudence est de mise partout au coeur du monde « libre ».

Si les professeurs d’université n’ont guère le loisir de quitter les sentiers battus, on imagine aisément que les étudiants, eux, sont suspects avant même d’avoir ouvert la bouche. Ainsi une étudiante de Raleigh (Caroline du Nord) a reçu la visite du Secret Service, informé par un mouchard bénévole que la suspecte avait chez elle un poster subversif. L’affiche incriminée rappelait les 152 exécutions capitales avalisées par Bush lorsqu’il était gouverneur du Texas. Pour comble d’insubordination, un scandaleux « Free Mumia » flanquait le poster anti-Bush. La délinquante n’étant pas d’origine arabe, on l’a laissée en liberté. Mais elle restera fichée.

Et les autres droits ? Sous prétexte de « sécurité nationale », le droit de grève n’existe plus que sur le papier si le gouvernement le juge utile. En octobre 2002, à la demande de la Maison Blanche, un juge fédéral « suspend pour une durée de 80 jours » la grève qui opposait les dockers aux entreprises portuaires de la côte ouest. Cette mesure répressive, qui équivaut pratiquement à une interdiction, repose sur une loi antisyndicale qui n’avait pas été appliquée depuis 25 ans. Rendue « illégale », la grève des dockers, peut maintenant être assimilée à un acte de terrorisme si elle est poursuivie.

En septembre 2004, l’ancien chanteur Cat Stevens est lui aussi victime de l’hystérie islamophobe. Depuis qu’il s’est converti à la religion musulmane, en 1977, il est connu sous le nom de Yusuf Islam, et chacun sait – à commencer par les autorités américaines – qu’il n’a rien d’un fanatique, bien au contraire. Mais au « pays de la liberté », un tel nom déclenche automatiquement l’alerte rouge. C’est pourquoi l’avion Londres-Washington dans lequel se trouvait le « terroriste présumé » a dû atterrir à Bangor, dans le Maine, et n’a été autorisé à redécoller que quatre heures plus tard, après avoir été dûment « désislamisé ». Yusuf, qui a un passeport britannique, a ensuite été expulsé. Il s’en tire à bon compte – on aurait pu l’enfermer à Guantánamo Bay.  (Imaginons un instant ce qui se passerait si un autre pays – par exemple le Brésil ou la Chine – traitait de la même façon une personnalité juive ou convertie au judaïsme – disons Bernard-Henri Lévy ou Madonna-Rebecca…)

Bien sûr, la répression touche en premier lieu deux groupes : d’une part les Arabes et les musulmans (ou supposés tels), d’autre part les opposants politiques. Mais contrairement au fascisme allemand des années 1930, le fascisme américain naissant ne se limite pas à ces critères raciaux, religieux ou idéologiques. Un très grand nombre de victimes sont choisies au hasard. Tout le monde et n’importe qui peut être frappé par l’arbitraire des innombrables flics réels ou autoproclamés de l’hystérie « sécuritaire ». Une atmosphère de peur et de suspicion générale est en train de s’installer, ayant pour but de préparer le terrain pour le jour J, le jour où une « attaque terroriste majeure » rendra « nécessaire » d’abolir totalement les libertés et d’instaurer définitivement la dictature militaire et policière.

Décembre 2009 : dans un article intitulé : « America’s Secret ICE Castles », Jacqueline Stevens (The Nation) explique que l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) entretient un peu partout aux Etats-Unis des locaux banalisés (subfield offices) où sont détenues au secret de nombreuses personnes arrêtées arbitrairement. Les prisonniers (souvent des étrangers) n’ont aucun droit ni même aucune existence légale. Les geôles clandestines ne sont signalées par aucun panneau ni aucun drapeau, les véhicules ne portent aucun signe distinctif, le personnel est toujours en civil ; parfois, une administration existante ou imaginaire sert de couverture à ces Guantánamo de l’intérieur. Nul ne sait ce que deviennent tous ces détenus : une situation assez comparable à celle des dictatures latino-américaines (passées ou présentes) téléguidées depuis Washington.

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