Chronique : Eaux troubles

Par Chérif Abdedaïm, le 25 octobre 2014

Tant que la politique étrangère de Washington aura pour objectif de protéger par la force les sources de matières premières et les marchés d’écoulement, toute déclaration concernant la paix dans le monde ne sera qu’un vœu pieu, écrit l’ancien chef du Parti social-démocrate allemand (SPD) Oskar Lafontaine pour Der Tagesspiegel.

« Les pays qui soutiennent aujourd’hui les interventions militaires menées par l’Etats-Unis sont intégrés à la politique étrangère américaine qui a laissé derrière elle, depuis la Seconde Guerre mondiale, des traînées de sang, des millions de morts à travers la planète », écrit l’homme politique.

Oskar Lafontaine cite George Frost Kennan, diplomate américain et l’un des idéologues de la politique étrangère des USA, qui évoquait en 1948 la nécessité de promouvoir uniquement ses propres projets nationaux et « cesser de parler d’objectifs flous et irréalistes comme le respect des droits de l’homme, l’amélioration du niveau de vie et la démocratisation ».

Selon Lafontaine, l’un des principaux projets nationaux des Etats-Unis vise à préserver les marchés d’écoulement et l’accès aux matières premières. Et bien qu’en dépit des suggestions de Kennan Washington ait beaucoup parlé des droits de l’homme et de la démocratie, en réalité leurs actions visaient quand même le contrôle des matières premières et des marchés. Ceci dit, la mascarade de lutte anti-terroriste a depuis belle lurette été mise à nue devant une opinion publique longtemps leurrée. Toutefois, le jeu continue en Irak et en Syrie. Les bombardements américains se multiplient, frappant des installations pétrolières et tuant des civils. La Turquie affiche ouvertement son intention d’envoyer des troupes régulières en Syrie et d’y instaurer une zone d’interdiction de vol (pour les avions de Damas, pas pour ceux de la « coalition »). Erdogan est sur le point de réaliser le rêve qu’il caresse depuis des années. Ainsi, parle-t-on d’une zone tampon, devenue possible d’après le général Dempsey, chef d’état-major des armées des Etats-Unis. Ce dernier ajoute qu’elle requerrait des attaques aériennes pour mettre hors d’usage le système de défense aérienne du gouvernement syrien… Dans les provinces turques d’Adana et du Hatay, frontalières avec la Syrie, la CIA a ouvert des centres de formation militaire de combattants à infiltrer en Syrie, dans lesquels ont été entraînés des groupes islamistes (d’abord qualifiés par Washington de terroristes) provenant d’Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie, Libye et autres pays. Les armes arrivent surtout via l’Arabie Saoudite et le Qatar. A bord de navires de l’OTAN dans le port d’Alexandrette se trouve le commandement des opérations, celui qui est en train de préparer le plan Erdogan. Ainsi, et au moment où les terroristes de l’EI soutenus par Ankara contrôlent presque entièrement la frontière entre la Syrie et la Turquie, le spectacle médiatique se concentre sur un petit tronçon de cinq kilomètres situé à Kobane (Aïn Al-Arab). Les barbares y sont depuis au moins deux semaines mais on nous raconte qu’ils s’en rapprochent chaque jour un peu plus.

Les Kurdes qui vivent en Turquie ou qui s’y sont réfugiés récemment, exigent paraît-il qu’Ankara intervienne en Syrie pour les sauver. Car chacun sait que si le pouvoir turc hésite encore, sa vocation première a toujours été de sauver les Kurdes. D’ailleurs, ces jours-ci Erdogan a encore fait preuve de bonne volonté en ordonnant à ses militaires d’utiliser des gaz lacrymogènes pour empêcher les Kurdes syriens de franchir la frontière. L’armée a même réussi à en tuer une vingtaine de personnes qui manifestaient à Diyarbakir et dans d’autres villes turques.

Prétendre, comme le font les Kurdes, que la Turquie ne fait rien contre l’EI, est une infâme calomnie. La preuve : Erdogan va instaurer, en territoire syrien, une no-fly-zone plus une zone tampon plus une zone de sécurité pour mieux venir à bout de la « dictature d’Assad »… Ce n’est pas rien quand même…

Le 15 octobre, les Kurdes de Turquie voulaient tant, paraît-il, qu’Erdogan entre en guerre. Eh bien, ils sont servis : l’armée turque bombarde à présent les positions du parti kurde PKK dans le sud-est du pays – ce qu’elle n’avait pas fait depuis plusieurs années. Chassez le naturel, il revient au galop…

Pendant ce temps, les Kurdes d’Irak – ou plutôt leurs dirigeants – suivent une politique très éloignée de celle du PKK. Ils sont en effet sur la même ligne qu’Israël, ce qui en fait les alliés objectifs d’Erdogan (complice de l’Etat voyou juif et massacreur des Kurdes turcs).
Les Kurdes de Syrie et leur parti PYG, pour leur part, soutiennent le gouvernement de Damas et n’ont jamais revendiqué l’indépendance. Politiquement, ils sont plus proches du PKK de Turquie que des Kurdes d’Irak.

Cette relative confusion qui règne pour le moment sur le front kurde est voulue par les tireurs de ficelles américano-sionistes. La cause kurde n’est intéressante pour eux que si elle affaiblit et divise chacun des trois pays visés. En aucun cas elle ne doit déboucher sur la création d’un Etat national kurde unifié.

Par ailleurs, pendant que l’attention médiatique est focalisée depuis des semaines sur le sort de la ville kurde syrienne de Kobané, les djihadistes de l’ « État islamique » se montrent tout aussi menaçants sur l’autre front de cette guerre, en Irak.

D’après des témoignages de la société civile irakienne, l’organisation « État islamique » a infiltré la ville d’Abou Ghraib même s’ils ne la contrôlent pas encore complètement. Dans la grande banlieue de Bagdad, les terroristes sont à moins d’une dizaine de kilomètres de l’aéroport de Bagdad.

Abou Ghraib pourrait redevenir le cauchemar des autorités américaines. C’est dans la prison de cette ville de la grande banlieue ouest de Bagdad qu’en 2003, des soldats américains s’étaient pris en photo aux côtés de prisonniers irakiens humiliés et mal traités. Aujourd’hui, la ville est sous la menace des djihadistes. Ils sont à une quinzaine de kilomètres de la capitale irakienne.

Si la chute de Bagdad reste très hypothétique, cette avancée des terroristes s’inscrit dans une logique de conquête de territoire. Ils contrôlent déjà toutes les villes dans un arc de cercle à une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale. Avec l’avancée vers Abou Ghraib, c’est désormais l’aéroport de Bagdad qui est sur leur chemin, « ils en sont à moins d’une dizaine de kilomètres » rapporte François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la Recherche stratégique.

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