Chronique : Bruits de bottes pour un semblant de paix

Par Chérif Abdedaïm, le8 septembre 2014

A Minsk s’est  déroulée une réunion du « groupe de contact » censé mettre fin à la guerre. En font partie : l’ambassadeur de Russie en Ukraine, un délégué de l’OSCE (Otan Sous Couverture Européenne), l’ancien président ukrainien Léonid Koutchma (qui n’est mandaté par personne,  surtout pas par la junte de Kiev), un représentant de la RPD (Andreï Pourguine, vice-Premier ministre) et un de la RPL (Alexeï Kariakine, président du Parlement). Ces magouilles ne sont pas nouvelles. Seuls les participants du Donbass sont nouveaux. L’objectif est de neutraliser le mouvement séparatiste, de le remettre sur des rails « fédéralistes » (statut spécial dans une Ukraine unie). Avec l’aide de quelques pantins, Poutine fait comme si rien ne s’était passé au cours des six derniers mois. C’est une insulte aux innombrables victimes de cette guerre.

Pendant ce temps, Porochenko, pour montrer ce qu’il pense de ce « dialogue », demande aux Etats-Unis de placer les deux républiques dissidentes sur la liste des organisations terroristes. C’est le « groupe d’information » de l’OTAN qui lui a « conseillé » de le faire.

Si Poutine consacrait autant d’énergie à sauver le Donbass qu’il en met à le torpiller, tout irait bien. « Emergent statehood » (http://cassad-eng.livejournal.com/77880.html) ou  « Naissance d’un Etat ».  Dans cet article, le colonel Cassad estime que si la tendance actuelle se poursuit, on pourrait aboutir pour la Nouvelle-Russie (et pas seulement pour le Donbass) à une solution de type Transnistrie. C’est-à-dire à une indépendance de fait, reconnue uniquement par la Russie mais plus ou moins tolérée par le reste du monde, à commencer par le reliquat ukrainien. La taille de la Nouvelle-Russie dépendrait des succès militaires de ses troupes : « Plus la guerre durera, et moins il restera d’Ukraine à la fin de la guerre… Des négociations sont inévitables, mais plus tard elles commenceront, mieux cela vaudra pour nous… »  Dans cette affaire, les oligarques ukrainiens auront leur mot à dire.

Malgré tout, on a un peu l’impression que l’auteur est en train de vendre la peau de l’ours, alors qu’il y a à peine dix jours, tout ne tenait qu’à un fil. Attendons d’abord de voir si les forces du Donbass seront en mesure de reconquérir leur propre territoire.

Une chose est certaine, en tout cas : si les prévisions de Cassad se réalisent, ce ne sera pas grâce à Poutine mais malgré lui, voire contre lui…

Cela dit, depuis quelque temps, un certain chaos règne autour des enclaves ukrainiennes dans la partie ouest de la zone libérée, avec tentatives de sortie en force des fascistes (y compris à pied), contre-attaques de la résistance, corridors « humanitaires » établis à la demande du Kremlin, etc… Les Ukrainiens refusent souvent d’abandonner leurs armes et leur matériel avant de se retirer, ce qui entraîne automatiquement une riposte des troupes du Donbass qui considèrent à juste titre qu’elles sont attaquées.

Pour sa part,  la résistance a fait des prisonniers ukrainiens par centaines… et ne sait plus qu’en faire. Elle ne peut pas les nourrir. Elle en renvoie 300 « dans leurs foyers » (RIA Novosti). Alexandre Zakhartchenko, Premier ministre de la RPD, leur tient un discours d’adieu à la fois grandiloquent, surréaliste et franchement débile. Zakhartchenko y fait l’éloge de « l’Euromaïdan » et de ses « grandes idées » que la résistance « met en pratique », et certifie à ses ennemis vaincus qu’ils sont « de grands soldats ». Il les invite à revenir « en amis », il leur offrira « une tasse de thé, un verre de vodka et quelque chose à manger ».  Quelle comédie ! Quand on sait comment les fascistes de Kiev traitent leurs prisonniers, on ne peut que recommander à Zakhartchenko de consulter un psychiatre… Si le mouvement séparatiste n’est pas vaincu militairement, il le sera de l’intérieur par des types de cet acabit…

Le 3 septembre, Porochenko fait annoncer par son service de presse qu’il a conclu un cessez-le-feu définitif avec Poutine. Celui-ci dément aussitôt et fait remarquer que la Russie ne peut pas négocier de cessez-le-feu puisqu’elle ne participe pas aux combats. Mais dans la foulée, l’homme du Kremlin produit un plan de paix en sept points. Le chef de la junte fait alors marche arrière, réalisant que son initiative malencontreuse risque de mettre fin au bain de sang.  Bref, tout cela ressemble assez à un nouvel épisode de la série russo-ukrainienne.

Pendant ce temps, à Paris : sur ordre des Etats-Nazis d’Amérique, le mollusque de l’Elysée suspend la livraison à la Russie d’un porte-hélicoptères Mistral construit aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Le mollusque du Kremlin n’apprécie pas du tout cette mesure et parle de violation de contrat.  Et pourtant, lui-même ne s’était pas comporté autrement il y a quelques années, lorsque l’Etat voyou d’Israël lui avait ordonné d’annuler la livraison de systèmes antimissiles à l’Iran, et plus tard à la Syrie.  Ironie du sort ou juste retour de bâton ?…

Enfin, un « cessez-le –feu », le 5 septembre, à Minsk, nouvelle rencontre du « groupe de contact ».  Un protocole de cessez-le-feu est signé en un temps record, de même qu’un plan de paix en 12 points dont le contenu n’est pas précisé (Itar-Tass). De toute évidence, il n’y a pas eu de négociations, tout était préparé d’avance… Espérons que les combattants novorusses ne se sont pas fait rouler dans la farine. Se défendre les armes à la main est une chose, éviter les pièges tendus par Moscou et Kiev en est une autre. Connaissant la fourberie de Porochenko, la sournoiserie de Poutine et la docilité des nouveaux dirigeants du Donbass vis-à-vis du Kremlin, tous les doutes sont permis.

Première réaction du colonel  Cassad : un cessez-le-feu dans les conditions actuelles profite plus à la junte qu’aux indépendantistes. Kiev avait absolument besoin d’un répit pour repositionner ses troupes et rétablir le contact avec les unités encerclées. Si l’on se reporte à ce que Cassad écrivait le 1er septembre, l’accord de Minsk intervient trop tôt. C’est bien pour cela que Poutine l’a imposé à la résistance. Depuis le début, il fait tout pour affaiblir le mouvement séparatiste – à défaut de pouvoir le liquider. Le contenu exact du plan en 12 points pourrait réserver des surprises. La manière dont il sera appliqué (ou pas) sur le terrain, également.

En attendant, le pilonnage de cibles civiles à Donetsk a continué ce qui en dit long sur les intentions des fascistes.  Lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu), pas de changement notable par rapport au 3 septembre.

Détail intéressant : selon le site maïdaniste Kyiv Post, pendant que Koutchma, à Minsk, signait l’accord en 12 points pour le compte de Porochenko, celui-ci, au sommet de l’OTAN à Newport (Pays de Galles), présentait son propre plan en 14 points. Extrait du programme de Porko : amnistie pour les séparatistes qui déposent les armes, zone tampon de dix kilomètres le long de la frontière russe, corridor permettant le retrait des « mercenaires russes » du territoire « ukrainien », désarmement et retrait des séparatistes, libération des prisonniers de guerre, évacuation des immeubles occupés, remise en place de l’ancienne administration, rétablissement des chaînes de télévision ukrainiennes (c’est-à-dire de la propagande fasciste dont Donetsk et Lougansk sont privés depuis des mois), etc…

Pour la forme, le chef de la junte promet au Donbass reconquis la décentralisation et la protection de la langue russe ainsi que… la création d’emplois.

Kyiv Post ignore dans quelle mesure les 14 points de Porochenko coïncident avec les 12 points de Minsk. Deux heures après la signature de l’accord, écrit l’auteur de l’article, les hauts responsables de Kiev ne connaissaient toujours pas le texte du document signé.

Le 6 septembre, le texte de l’accord de Minsk n’a toujours pas été publié. Un article de Yurasumy (traduit par Ilja Schmelzer) explique pourquoi : comme l’a déclaré le négociateur ukrainien Koutchma, l’accord en 12 points n’a pas encore été signé, il ne le sera que dans quelques jours, le temps de formuler les détails. D’ailleurs, selon certaines sources russes, il y aurait en fait 14 points (comme dans le plan Porochenko). Apparemment, on s’est mis d’accord sur le fait qu’on voulait se mettre d’accord, mais pas plus.

Etant donné que d’un côté comme de l’autre, mais surtout à Kiev, beaucoup de gens risquent de ne pas approuver l’accord, on a cru préférable de n’en communiquer le contenu que petit à petit, histoire d’éviter une explosion. Pour les indépendantistes, cela ne laisse rien présager de bon.

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