Chronique : Crimes et interrogations

Par Chérif Abdedaïm, 16 août 2014

29ème jour. Plus de 2000 morts et de 9450 blessés palestiniens dans l’offensive Israélienne à Gaza. Avant la trêve annoncée de 72 heures, l’entité sioniste intensifie ses bombardements, alors que du côté des médias on annonce à grandes pompes que la soldatesque israélienne s’est retirée complètement de la bande de Gaza. Comme si l’on assistait à une faveur faite par le régime sioniste aux Palestiniens. Drôle de comédie. Et pourtant ce n’est pas la première fois que cette tragico-médie se joue sur la scène internationale. Après les massacres perpétrés en 2009 avec un bilan macabre de plus de 1500 morts parmi les palestiniens, en 2014 c’est la montée des enchères avec pas moins de 2000 morts ; et l’on ne sait quel chiffre pourrait-on atteindre à l’avenir ? Qui dit mieux ?

Et pourtant, face à cette situation certaines questions méritent d’être posées. Que ce soit sur le plan du droit international, tant jasés sur les toits du monde par la « communauté » internationale, ou autre.

Dans ce contexte, faut-il rappeler les obligations posées par le droit international sur ce « conflit », et notamment : la protection des personnes civiles en temps de guerre, le principe du retrait des forces armées israéliennes des Territoires occupés depuis 1967, l’interdiction des implantations de colonies de peuplement dans les Territoires occupés, l’arrêt et l’inversion des travaux de construction du mur dans le territoire palestinien occupé, etc.

Les alliés d’Israël justifient à chaque massacre l’intervention israélienne comme un état de légitime défense. C’est mentir par omission de présenter le côté israélien comme étant seulement une victime en état de légitime défense, et de taire le fait qu’il refuse depuis des décennies d’appliquer les obligations multiples lui incombant au regard du droit international.

Si des explosions de violence reviennent régulièrement dans la Bande de Gaza (2009, 2012, 2014…), c’est d’abord et avant tout à cause du sentiment d’injustice, d’emprisonnement, de discrimination et d’abandon qu’éprouve le peuple palestinien relégué dans ce territoire minuscule de 360 km², où l’on compte 1,7 million d’habitants dont la moitié sont âgés de moins de 18 ans.

Non seulement cette étroite bande de terre compte l’une des densités de population les plus élevées au monde, mais ses habitants ne peuvent même pas y entrer et en sortir librement, du fait de l’imposition d’un blocus aux frontières, décidé par Israël et l’Égypte, avec l’accord tacite des États-Unis, après l’accession du Hamas au pouvoir en juin 2007, à la suite d’élections libres.

Même s’il a été en partie allégé du côté égyptien, ce blocus est toujours là sept ans après, alors qu’il est internationalement illégal et que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, a appelé Israël le 3 juin 2010 à le « lever immédiatement », en le qualifiant de « contre-productif, intenable et immoral ».

L’Union européenne gardien de prison… Qui le sait ? Le poste frontière de Rafah – entre la Bande de Gaza et l’Égypte – est tenu depuis 2005 par l’EUBAM Rafan (European Union Border Assistance Mission in Rafah). A se demander pourquoi ce rôle n’est-il pas assuré par des Casques Bleus de l’ONU ?

Côté israélien c’est la méprise en toute impunité du droit international. Pour preuve, Le gouvernement israélien n’a pas plus donné suite à cet appel à la levée du blocus qu’il n’en a donné, depuis des décennies, aux nombreuses résolutions du Conseil de Sécurité sur la question plus vaste du conflit israélo-palestinien. De telle sorte que la Bande de Gaza ressemble désormais à un immense et misérable ghetto, cerné de toutes parts par des forces hostiles, créant une situation non seulement intolérable et inhumaine, mais totalement désespérante puisque personne n’en entrevoit la fin.

Toutes les conditions sont ainsi réunies pour faire de cette Bande un foyer d’agitation permanente, qui ne peut que favoriser des réactions de survie, comme les tirs de roquettes vers Israël. Tirs que la partie israélienne invoque pour justifier son actuelle opération, dite « Bordure de Protection », comme elle les avait déjà invoqués pendant la Guerre de Gaza en 2008-2009 et l’opération dite « Colonne de Nuée » en 2012.

Comme à chaque fois, Israël justifie ses interventions par le soi disant fait que les Palestiniens ont pour but ultime de rayer de la carte « l’État » d’Israël, et fait valoir qu’ «Israël fait ce que n’importe quel autre pays ferait si des missiles étaient tirés sur ses civils, jours après jours ».

Le Hamas, qui réagit au fait que le régime sioniste vise à s’approprier toute la Palestine et de se livrer à un génocide délibéré du peuple palestinien, fait remonter le conflit aux spoliations de départ dont fut victime le peuple palestinien, et conditionne son accord pour une trêve à la levée du blocus israélien imposé depuis 2007, à l’ouverture de la frontière avec l’Égypte et à la libération de dizaines de détenus. Revendications tout à fait légitimes.

Comme à chaque fois, les événements révèlent par ailleurs qu’il existe, entre le régime sioniste et le Hamas, une colossale disproportion de forces, de matériels militaires et de protections anti-aériennes (notamment le bouclier anti-missiles surnommé « Dôme de fer » qui protège assez efficacement la population israélienne). Comme à chaque fois, cette disproportion colossale se retrouve dans le nombre de morts et de blessés entre les deux camps, ainsi que dans la proportion de civils touchés.

Si le nombre de tués du côté israélien reste à chaque fois relativement limité (notamment parmi les civils), il n’en est pas de même du côté palestinien où les victimes se comptent à chaque fois par centaines, voire par milliers, notamment chez les civils palestiniens, en particulier parmi les femmes, les enfants et les personnes âgées.

La partie israélienne tente de justifier cette hécatombe de civils en assurant que «Tsahal (l’armée israélienne) cible les terroristes, mais ils sont installés dans les mosquées, les écoles et les hôpitaux car ils veulent le plus de victimes possible. ».

Mais, quelles que soient les explications apportées par la partie israélienne pour tenter de les justifier, ces massacres de civils à répétition outragent la conscience universelle, soulèvent des protestations planétaires, et ne peuvent qu’exacerber encore plus la haine et le désir de vengeance, donc l’explosion d’un nouveau cycle infernal de violences.

Dans ce contexte, faut-il souligner la position de cette soi-disant « communauté » internationale (dont les premiers rôles sont joués par les américano-occidentaux), déséquilibrée dès le départ, s’est rapidement complètement déconsidérée au fur et à mesure du déroulement de l’opération israélienne.

Devant le tollé général, la diplomatie occidentale a tenté de corriger, pour la façade, sa position outrancière. Mais elle l’a fait à pas comptés et comme à contrecœur, contrainte et forcée par l’émotion suscitée partout dans le monde, par le massacre en cours de la population palestinienne.

En France, il a ainsi fallu attendre le 17 juillet, soit huit jours après, pour que le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, daigne appeler Israël à bombarder Gaza avec « la plus grande retenue ».

Ce vœu pieux à la limite de l’humour noir, susurré à l’identique par les dirigeants du camp euro-atlantiste, n’a pas eu le moindre effet, bien au contraire. Au cours des cinq jours suivant cet appel « à la plus grande retenue », les bombardements israéliens ont tellement redoublé d’intensité que le nombre de morts palestiniens s’est élevé à 600 le 22 juillet.

Pressé de réagir devant cette hécatombe qui montre à quel point les dirigeants israéliens se moquent comme d’une guigne de ses déclarations, Laurent Fabius a déclaré, le 22 juillet, que « Six cents (Palestiniens) morts, c’est évidemment quelque chose qu’on ne peut pas accepter ».

Mais comme il n’a, encore une fois, annoncé aucune mesure concrète pour qu’Israël cesse de bombarder la population civile de Gaza, cette formule rhétorique n’apparaît une nouvelle fois que comme une révoltante antiphrase. Puisque ne rien faire, c’est laisser faire, Hollande, Valls et Fabius désapprouvent sans doute la mort de 600 Palestiniens, dont des centaines de femmes et d’enfants, mais ils l’acceptent de facto.

Preuve en est d’ailleurs que l’on a appris deux jours encore après, le 24 juillet au soir, que le bilan des bombardements israéliens s’élèvent à plus de 800 Palestiniens tués, dont probablement plus de 600 civils, plus de 5 000 blessés, et au moins 110 000 personnes déplacées. Le bilan côté israélien étant de 34 morts, dont 2 civils, et quelques dizaines de blessés.

Hypocrisie oblige, Fabius, qui « n’acceptait évidemment pas » que 600 Palestiniens soient morts le 22 juillet, n’a rien fait ensuite pour empêcher que 200 Palestiniens de plus soient tués au cours des 48 heures suivantes.

Pire encore, il a donné instruction à son ambassadeur pour que la France s’abstienne, le 23 juillet, au Conseil des droits de l’homme de l’ONU lors du vote sur le lancement d’une enquête internationale sur de possibles violations du droit international lors de l’opération militaire israélienne en cours dans la bande de Gaza.

Lors d’une réunion d’urgence à Genève, ce projet de résolution présenté par les Palestiniens a été adopté par 29 voix sur 47. Un seul pays a voté contre – les États-Unis – et 17 se sont abstenus – dont la France. Il s’agit pour l’essentiel des membres de l’UE faisant partie des 47 États actuellement membres du Conseil des droits de l’homme.

On notera à quel point les États-Unis et l’UE – qui sont constamment présentés dans les médias euro-atlantistes comme représentant la « communauté internationale » – ne représentent en réalité qu’eux-mêmes. Ils ont été mis en minorité sur cette question.

Face à ces protestations pour la galerie, verbales et au compte-gouttes qui n’entravent en rien les tueries en cours à Gaza, faut-il notamment rappeler que ces Occidentaux savent faire preuve d’une toute autre fermeté, et même parfois d’une agressivité injustifiée, contre de nombreux autres pays du monde, en n’hésitant pas à prendre des sanctions dans des contextes généralement beaucoup moins dramatiques, pas toujours justifiés en droit, et infiniment moins urgents.

Parmi ces sanctions quasi-systématiquement prises dans le cadre collégial de l’Union européenne, ou du Conseil de Sécurité des Nations Unies, ou de l’OTAN, citons quelques unes :

-Le 29 octobre 2013, l’UE a de nouveau prorogé d’un an les sanctions contre la Biélorussie, au motif « que les détenus politiques n’ont pas tous été libérés, aucun des détenus remis en liberté n’a été réhabilité et la situation en matière de droits de l’homme, de légalité et de respect des principes démocratiques ne s’est pas améliorée en Biélorussie ». Les sanctions concernent des gels d’avoirs et des interdictions de visa en vigueur contre 243 responsables du régime, les gels d’avoirs de 32 sociétés commerciales, ainsi qu’un embargo sur les ventes d’armes et le matériel répressif.

-Le 30 janvier 2014, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a adopté à l’unanimité la résolution 2136 qui renouvelle jusqu’au 1er février 2015 le régime de sanctions mis en place en 2004 contre la République Démocratique du Congo, notamment du fait de « la persistance des atteintes graves aux droits de l’homme et des violations du droit international humanitaire commises à l’encontre de civils dans l’est de la République démocratique du Congo, y compris les exécutions sommaires. » Les sanctions sont comparables à celles frappant la Biélorussie.

-Le 17 mars 2014, l’UE a décidé des sanctions contre la Russie, pour avoir organisé le 16 mars un référendum sur le rattachement de la Crimée, au motif, contestable, que ce référendum aurait violé le droit international. Ces sanctions ont été prises bien que le référendum ait été approuvé par 95,5% des votants, avec une très forte participation de 81% des inscrits, et bien qu’il n’y ait eu aucun mort à déplorer. Les sanctions consistent en des gels d’avoirs et des interdictions de voyager dans l’UE qui frappent des responsables russes et ukrainiens. Le 1er avril 2014, les ministres des affaires étrangères des 28 pays membres de l’OTAN ont décidé de renforcer ces sanctions en gelant la coopération civile et militaire avec la Russie. D’autres sanctions sont actuellement à l’étude, suite à la destruction du Boeing de la Malaysia Airlines au-dessus de l’Ukraine orientale.

Le 25 mars 2014, l’UE a décidé des sanctions contre le Belize, le Cambodge et la Guinée, au motif qu’ils procèdent à des pêches illégales. Ces sanctions consistent à interdire toute exportation de produits de la pêche de ces pays vers l’UE.

Aussi-, faut-il rappeler que l’UE a également pris des sanctions à l’encontre de nombreuses entités gouvernementales, ou de responsables politiques nommément désignés, au motif qu’il s’agit, selon ses analyses, d’organisations ou de personnalités ayant recours à des activités terroristes ou les soutenant.

Cela dit, rappelons également que l’UE a classé le Hamas sur la liste officielle des organisations terroristes par une décision du Conseil de l’Union européenne du 26 janvier 2009. De telle sorte qu’il n’est guère possible que les européens prennent plus de sanctions encore à l’égard du Hamas, puisque le gouvernement légitimement élu par le peuple palestinien vivant dans la Bande de Gaza est déjà placé dans la pire des catégories.

Cela dit, pourquoi ces Occidentaux s’abstiennent-ils de prendre les sanctions adéquates afin de stopper les crimes israéliens ? En particulier, puisqu’il est avéré que l’État d’Israël refuse d’appliquer les nombreuses résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies depuis plusieurs décennies, et qu’il commet « des atteintes graves aux droits de l’homme et des violations du droit international humanitaire commises à l’encontre de civils » pour reprendre les termes exacts ayant justifié les sanctions à l’encontre de le République Démocratique du Congo, faut-il leurs demander de répondre aux 7 questions suivantes sur la scène internationale :

– 1) pourquoi les Occidentaux ne proclament-ils pas un embargo sur les armes et le matériel répressif, et sur toute forme d’aide militaire à Israël ?

– 2) quelle réponse les Occidentaux entendent-il apporter àl’Appel lancé le 20 juillet par 6 Prix Nobel de la Paix (l’archevêque Desmond Tutu, Adolfo Peres Esquivel, Jody Williams, Mairead Maguire, Rigoberta Menchú et Betty Williams), accompagné d’artistes, de syndicalistes et d’éminents intellectuels comme Noam Chomsky, pour « demander aux Nations-Unies et aux gouvernements du monde de prendre immédiatement des mesures pour l’application d’un embargo militaire total, et juridiquement contraignant, sur Israël, comme celui qui fut imposé à l’Afrique du Sud durant l’apartheid » ?

-3) pourquoi l’Union Européennne suspend-elle pas suspendre l’accord d’association signé avec Israël signé le 20 novembre 1995 et entré en vigueur le 1er juin 2000 ainsi que les autres accords de coopération avec Israël, tant que le gouvernement israélien refuse d’appliquer le droit international et les résolutions contraignantes du Conseil de Sécurité ?

-4) pourquoi les Occidentaux ne prononcent-il pas un gel des avoirs et des relations financières, et une interdiction de visa pour une liste nominative de responsables israéliens, comme ils ont cru bon de le faire à l’encontre de la Russie après le référendum, pourtant pacifique, sans mort et massivement approuvé par les populations en cause, sur l’autodétermination de la Crimée ?

-5) pourquoi les Occidentaux n’interdisent-il pas certaines exportations ciblées d’Israël vers l’UE, comme ils le font à l’encontre des exportations de produits de pêche du Belize, du Cambodge ou de la Guinée ?

-6) Ces gouvernements Occidentaux peuvent-il expliquer à leurs populations en vertu de quelles valeurs démocratiques et humanitaires ils estiment justifié de sanctionner les pêches excessives de petits d’États très pauvres d’Afrique, d’Asie ou des Caraïbes mais qu’ils n’estiment pas justifié de prendre la moindre sanction pour faire cesser le massacre de centaines de civils sans défense par le régime sioniste qui dispose d’armements sans commune mesure avec son adversaire ?

-7) Ceux qui se sont opposés ou abstenus au Conseil des droits de l’homme de l’ONU lors du vote sur le lancement d’une enquête internationale sur les violations du droit international lors de l’opération militaire israélienne en cours dans la bande de Gaza, peuvent-il expliquer pour quelles raisons ils estiment en conscience que la mort de milliers de Palestiniens tués par l’armée israélienne ne justifie pas que l’on mène ne fût-ce qu’une enquête pour savoir ce qui s’est exactement passé ?

Si cette soi disant « communauté internationale » (représentée par les Etats-Unis et l’Europe) reste muette devant ces questions légitimes, faut-il tirer la conclusion qu’elle obéit bel et bien, en matière internationale, à un scandaleux « 2 poids – 2 mesures », qui bafoue le Droit international, qui décrédibilise ses proclamations lyriques sur son respect du droit et des « valeurs dites universelles », et qui ouvre hélas la porte à toutes les violences des désespérés qui n’ont plus rien à perdre.

Permanent link to this article: https://cherif.eljazeir.com/2014/08/28/chronique-crimes-et-interrogations/