Par le colonel Jean-Louis Dufour , le 9 avril 2014
Les régimes autoritaires ne sont pas tous de la même eau. Certains sont religieux, d’autres laïques, les dictateurs peuvent être des civils ou bien des militaires. En Egypte, printemps arabe aidant, tout se mêle. Consulté en 2012, le peuple a choisi les Frères musulmans. Leur parti a mis la main sur l’Etat, il ne s’est guère soucié des libertés publiques, de l’égalité entre homme et femme, d’une quelconque séparation des pouvoirs. Les Frères se sont montrés incompétents, notamment en matière économique.
Leurs successeurs militaires risquent de ne pas faire mieux. Ces officiers refusent déjà toute critique, embastillent les auteurs de moquerie, musèlent la presse. L’opinion publique leur reprochera bientôt leurs erreurs de gestion.
Ces officiers vont échouer, parce qu’avec eux – autoritarisme oblige – nulle opposition ne pourra dénoncer, non seulement leurs erreurs, leurs manquements et leur corruption, mais aussi leurs crimes. Ceux-ci, alors même que le nouveau président n’est pas encore élu, ont déjà été perpétrés. La condamnation à mort de 529 accusés, le 24 mars, après deux journées d’un procès bâclé(1), constitue une abominable caricature de justice dont les coupables devraient se retrouver un jour au banc des accusés (voir encadré).
En attendant, les Egyptiens souffrent, à commencer par les Frères et ceux qui les suivent et par les partisans d’un système démocratique. C’est d’ailleurs le cas depuis longtemps dans un pays où les militaires bénéficient d’une magistrature plutôt bien disposée à leur égard.
Près d’un demi-siècle durant, les maîtres de l’Egypte ont voulu, soit écraser les Frères, soit les utiliser. Leur répression a souvent revêtu des apparences de légalité: mise hors la loi, contrôle des sermons, surveillance des activités. Mais les pouvoirs successifs se sont gardés de tout scrupule juridique. Le fondateur de la confrérie, Hassan al-Banna, exécuté en 1949, n’a jamais été arrêté, ni jugé. Sous Nasser, dans les années 1950 et 1960, la répression atteint déjà des sommets. Des tribunaux improvisés envoient à la potence les dirigeants de l’organisation islamiste; leurs adeptes, par milliers, sont jetés en prison(1).
Un peu différente est la politique de Sadate, celle aussi de son successeur Moubarak. L’un et l’autre veulent contenir les Frères, non les éliminer. Il s’agit de limiter leur influence sans pour autant les empêcher d’avoir pignon sur rue et en autorisant certaines de leurs activités charitables. Les leaders peuvent même se présenter aux élections en qualité d’indépendants ou comme membres de partis séculiers ! Cela n’empêche pas le mouvement d’être harcelé. Il est étroitement surveillé, les enquêtes policières et les rafles de militants sont fréquentes, les manifestations, interdites, dès qu’elles prennent de l’ampleur.
Comme Nasser, ses deux successeurs agissent souvent en dehors des institutions existantes. Sadate crée des tribunaux d’exception chargés de protéger la société contre des «comportements honteux» que le régime s’emploie à définir. Moubarak, s’il utilise plutôt l’arsenal juridique en place, en observe la lettre, pas l’esprit.
Une Egypte nouvelle et pourtant semblable
Aujourd’hui, les généraux du Caire rejouent la même partition, mais à l’envers. Les Frères ont pu constituer un parti après la «révolution» de 2011, une tolérance révoquée en décembre 2013. Le gouvernement qualifie alors l’organisation de «terroriste» sans en fournir la preuve. Appartenir à la confrérie devient illégal, la police se chargeant de déterminer qui en est membre.
L’Egypte retourne à ses démons. Entre 1952 et 1955, Nasser avait enfermé 20.000 libéraux, militants de gauche et Frères musulmans. En 2014, presque autant d’Egyptiens sont emprisonnés pour avoir manifesté ou parce qu’ils appartiennent à la confrérie. Depuis la destitution de Mohamed Morsi, 2.500 personnes auraient été tuées et 17.000 blessées, des chiffres sans précédent(3), même sous Nasser.
Acculés, certains islamistes s’enferment dans la violence. Les pertes humaines rejoignent celles de l’ère Moubarak. En sept ans, dans les années 1990, on avait relevé 1.500 tués, touristes ou citoyens victimes de bombes, policiers et personnalités assassinés. Depuis l’arrivée des généraux, en juillet 2013, le nombre d’attentats contre les forces de sécurité a décuplé. Trois cents policiers et militaires, plusieurs dizaines de civils ont été tués, autant d’exactions revendiquées par des groupes djihadistes, souvent basés dans le Sinaï. Sans étayer ses accusations, le gouvernement dénonce les Frères, qui s’en défendent, d’être les auteurs de ces méfaits.
Ce nouveau pouvoir militaire diffère déjà des précédents. Sous Nasser, Sadate, Moubarak, la répression était l’œuvre des services de sécurité s’appuyant sur des tribunaux qu’il avait fallu créer car certains juges voulaient tempérer l’ardeur punitive du pouvoir. Aujourd’hui, tout l’appareil d’Etat paraît prendre sa part de la lutte contre les Frères. Créer des tribunaux d’exception n’est plus nécessaire, les cours existantes font l’affaire. Sans guère d’opposition! Des médias officiels aux institutions religieuses, en passant par la fonction publique, les universités, la plupart des partis et des médias privés, tout le monde semble d’accord.
Les institutions de l’Etat, réputées d’ordinaire demeurer à l’écart des joutes politiques, approuvent la répression quand elles n’y participent pas. La prochaine rébellion, quand elle surviendra, devra affronter l’Etat dans son ensemble, pas
seulement changer des têtes.
Pour les généraux, cependant, rien n’est gagné. Ils demeurent impuissants à faire cesser le terrorisme et à réduire l’opposition des Frères, de leurs partisans et celle des citoyens opposés à un pouvoir militaire. Interdire de manifester, qualifier les Frères d’«organisation terroriste», multiplier les peines capitales, ne résout rien. Comme si le pouvoir improvisait ses réactions au lieu de concevoir une stratégie à long terme.
Sans doute les généraux devraient-ils imaginer une réconciliation générale, libérer les prisonniers politiques, abandonner les poursuites à l’encontre des Frères et les réintégrer dans la vie politique en échange d’un arrêt de la violence. Faute de quoi, les chances de pacifier le pays sont minimes. L’Egypte demeure profondément divisée entre nantis et déshérités, entre profiteurs du régime et ceux qui n’en espèrent plus rien. La radicalisation du nouveau pouvoir par rapport à ses prédécesseurs, qui n’étaient pourtant pas des tendres, n’annonce rien de bon.
On peut toujours croire en l’Egypte éternelle, cœur du monde arabe, mère d’une civilisation prestigieuse, et dont le peuple est homogène. Il reste à rallier les Egyptiens autour d’une idée simple: la politique répressive ne donne rien. Elle a d’autant moins de chance d’aboutir que le pays connaît des difficultés économiques considérables et que sa population va prendre l’habitude de chasser ses présidents qu’elle aura plus ou moins librement choisis.
«L’Egypte à l’heure de la “restauration” brutale»
«Sinistre mascarade, acte destiné à terroriser une partie de la population ou geste d’un juge trop occupé à satisfaire sa hiérarchie? Au fond, peu importe. La décision d’un magistrat égyptien, lundi 24 mars, de condamner à mort 529 personnes accusées d’avoir tué un policier lors d’une émeute et conduit des attaques anti-coptes dit bien ce que l’Egypte vit aujourd’hui: l’instauration d’une dictature militaire déterminée à écraser toute liberté…
La démesure de cette sentence… traduit le climat politique régnant dans le plus grand des pays arabes (84 millions d’habitants). Depuis le coup d’Etat militaire qui destitua, en juillet 2013, le premier président élu du pays, le Frère musulman Mohamed Morsi, l’armée impose un impitoyable retour à l’“ordre ancien”.
Sous l’impulsion de son chef, le maréchal Abdelfattah Al-Sissi, elle conduit depuis dix mois une politique de répression sans précédent. Les militaires ont arrêté quelque 16.000 militants politiques…
Toute critique du régime est réprimée. L’Etat policier est de retour, avec son cortège d’arrestations arbitraires, de
tortures et de passages à tabac généralisés, de procès truqués, le tout au service d’une politique d’intimidation massive de la population. Il s’agit, ni plus, ni moins, de faire oublier ce qui s’est passé en cet hiver 2011, quand les Egyptiens sont descendus dans la rue pour réclamer la fin d’un régime aussi brutal qu’incompétent, celui d’Hosni Moubarak.
Certes, l’année au pouvoir de Mohamed Morsi s’est soldée par un désastre: insécurité généralisée, chaos économique et social, mainmise d’un parti sur l’Etat. S’ils représentent sans doute encore un quart de l’électorat, les Frères musulmans ne sont guère populaires aujourd’hui en Egypte…
…Abdelfattah Al-Sassi (lui) est populaire. Il gagnera les élections annoncées en juillet. Alors, tout redeviendra comme avant, comme “avant Tahrir”, au bord du Nil. Avec, de nouveau, un pharaon galonné».
«Le Monde», 27 mars 2014, éditorial (extraits)
(1) Un procès tellement bâclé que certains des condamnés à mort n’étaient plus de ce monde quand l’assassinat du policier pour lequel ils étaient jugés a eu lieu !
(2) Voir à cet égard « Egypt’s Judges Join In », Nathan J. Brown et Michele Dunne, Foreign Affairs, 1er avril 2014, et dans L’Economiste du lendemain 2 avril, l’article de Rime Ait El Haj, « Monde arabe. Sombre bilan de « l’après soulèvement ».
(3) Brown et Dunne, op. cit .