SALON DE LECTURE

Le testament d’Auguste

René Naba | 09.12.11 | Paris

 

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2001-2011: La décennie qui a signé la fin de cinq siècles d’hégémonie absolue occidentale sur le reste de la planète

«Il ne faut pas franchir l’Euphrate. Au delà de l’Euphrate, c’est le domaine des aventuriers et des bandits» Testament d’Auguste (1)

Que n’a-t-on révisé nos classiques? Décideurs, intellectuels médiatiques évolutifs, tous ces transfuges qui ont franchi l’Euphrate par leur bellicisme effréné, reniant leur conviction de jeunesse par vanité sociale, cupidité matérielle ou assujettissement communautariste.

La prophétie d’Auguste semble se réaliser. L’Afghanistan et l’Irak, les deux points noirs du XXI me siècle naissant auront été le cauchemar de l’Occident. L’Afghanistan, le Vietnam de l’Empire soviétique, est devenu à son tour le nouveau Vietnam américain, solidement quadrillé par des puissances nucléaires, la Chine, l’Inde et le Pakistan, désormais interlocuteurs majeurs de la scène internationale, alors que l’Irak, victime collatérale d’un jeu de billard pipé par George Bush Jr, relayait l’Afghanistan dans sa fonction de point de fixation des abcès du Moyen orient, le dérivatif au conflit palestinien.

1- Une stratégie cathartique

Que n’a-t-on révisé nos classiques? Particulièrement Rudyard Kipling (2), son «Fardeau de l’Homme blanc», lointaine préfiguration de la mission civilisatrice de l’Occident, et son «Grand jeu» afghan, lointain précurseur du «Grand Moyen Orient». A deux siècles de distance, en dépit des avatars, sous des vocables variés, la même permanence, un même objectif, pour une même fixation, qui mutera vers un abcès de fixation.

La stratégie cathartique initiée entre les anciens partenaires essentiels de l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, -les islamistes de la mouvance saoudienne antisoviétique et leur parrain américain- a surtout démontré la corrosivité de l’instrumentalisation abusive de la religion comme arme du combat politique et mis à nu la cécité politique américaine. Elle a révélé la vulnérabilité de l’espace national des Etats-Unis, en même temps que l’impéritie des dirigeants arabes, la vacuité intellectuelle de leurs élites et l’inanité d’un ravalement de façade d’édifices lézardés du système politique arabe tel qu’il a fonctionné depuis l’indépendance des pays arabes au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945). Première illustration à l’échelle planétaire des guerres asymétriques de l’ère postcommuniste (3), visant la déstructuration de l’adversaire à défaut de sa destruction, le «Mardi Noir» américain- l’implosion de bombes humaines volantes contre les symboles économiques et militaires de la puissance américaine, le Pentagone à Washington et les tours jumelles du World Trade Center de New York- a constitué la première irruption brutale en temps de paix sur le territoire d’un état occidental de crimes de masses indifférents à la qualité sociopolitique des victimes. S’il a modifié radicalement les formes du combat politico-militaire, il a tout autant constitué un acte de rupture avec l’ordre arabe ancien.

2- L’Irak huit ans après, l’hécatombe des «faiseurs de guerre».

Huit ans après, alors que la nouvelle administration démocrate de Barack Obama annonçait la fin des missions de combat de l’armée américaine en Irak, le 21 août 2010, trente cinq des principaux protagonistes occidentaux de l’intervention anglo-américaine étaient déjà passés à la trappe de l’histoire depuis la chute de Bagdad, le 8 avril 2003. L’hécatombe des «faiseurs de guerre» comporte les cinq proconsuls américains en Irak (Général Jay Garner, Paul Bremer, John Negroponte, Zalmay Khalil Zadeh, Ray Crocker) et les trois commandants en chef, (Tommy Franks, Ricardo Sanchez et John Abizaid), record mondial absolu de rotation, sans compter les dommages collatéraux.

A chaque mois, sa victime expiatoire, avec une régularité de métronome.

Le premier dans l’ordre des disparus a été le général Jay Garner, premier gouverneur militaire américain de l’Irak, relevé de son poste en mai 2003 pour avoir manqué de diplomatie, suivi trois mois plus tard, en juillet 2003, par le Général Tommy Franks, le commandant en chef du CENTCOM, le commandement central de la zone intermédiaire entre l’Europe et l’Asie, qui englobe les théâtres d’opération d’Afghanistan et d’Irak. L’homme, couvert de gloires pour avoir mené à bien ses deux guerres, a demandé sa mise à la retraite anticipée, dépité d’avoir échoué dans la stabilisation de l’Irak de l’après guerre. Deux autres généraux ont payé le prix du scandale des tortures à la prison d’Abou Ghraieb, à Bagdad: le général Janis Kirkpatrick, une femme, responsable en chef des prisons, qui a supervisé les tortures, ainsi que le général Ricardo Sanchez, commandant opérationnel pour l’Irak, qui a demandé sa mutation vers l’Allemagne, de crainte de servir de fusible pour les bavures américaines. Sanchez a quitté son poste en Août 2004, un mois après le départ anticipé de Paul Bremer. Le 3me commandant en chef, le libano américain John Abizaid, a cédé la Place à l’Amiral William Fatton, début 2007, victime du rapport Baker Hamilton, critique sur les revers militaires américains en Irak.

Le spectacle affligeant de l’évacuation de Paul Bremer a d’ailleurs gommé dans la mémoire la destitution de la statue de Saddam Hussein et renvoie aux pires images de la débandade du Vietnam. Le départ précipité du pro consul américain, s’engouffrant à bord d’un hélicoptère les moteurs allumés, rotors en action, a propulsé dans l’opinion l’image d’un homme pressé de se décharger de ses responsabilités. Pour un homme réputé pour sa fermeté dans la lutte anti-terroriste, l’image contraire a prévalu. Celle d’un homme qui bat en retraite, l’image d’un sauve qui peut, d’une Amérique encore assommée par la virulence de l’opposition populaire irakienne à sa présence. Une image qui a renvoyé aux pires images de la Guerre du Vietnam, surtout à la plus célèbre d’entre elles, celle de l’hélicoptère s’élançant du toit de l’ambassade américaine avec le personnel de la mission diplomatique à bord, le jour de la chute de Saigon, le 30 avril 1975.

L’Amérique a raté sa sortie symbolique d’Irak, tout comme elle avait auparavant perdu sa guerre psychologique dans la bataille de l’opinion, tout comme elle patauge militairement dans sa guerre contre le terrorisme. La photo du proconsul américain conversant, dans une sorte de comédie imposée, avec des affidés bedonnants et sans âme, avachis sur un fauteuil, tel premier ministre Iyad Allaoui, l’agent patenté de la CIA, promu par le fait du prince, premier ministre fantoche d’un pays fantôme, va gommer dans la mémoire collective celle de la destitution de la statue de Saddam Hussein sur la Place Fardaous, à Bagdad, le 8 avril 2003, jour de l’entrée des troupes américaines dans la capitale irakienne. Autant la mise en scène de la destitution de la statue présidentielle était une mystification, autant le transit du pouvoir du 28 juin a été une réalité. Cruelle. A la mesure des déboires des Etats-Unis en Irak. Son successeur John Negroponte, l’homme de la déstabilisation du Nicaragua sandiniste et du blocus du port de Managua, tiendra lui aussi un an avant de réfugier dans le confort douillé des Nations unies en tant qu’ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’organisation internationale.

2004 a également vu la démission de David Key, le chef du corps des inspecteurs américains, qui a voulu renoncer à ses responsabilités en signe de protestation contre les défaillances de son service dans la recherche des armes de destruction massive. Le corps des inspecteurs américains comptait 1.400 membres. Key a estimé que son service et l’ensemble de l’administration républicaine avaient failli dans sa mission. Il en a tiré les conséquences, les autres dirigeants américains ont été conduits à assumer leurs responsabilités ou servir de fusible pour masquer les défaillances de l’administration Bush ou ses mensonges. Il en été ainsi de Georges Tenet, ancien chef de la CIA (service de renseignements américains) qui se targuait de fournir des preuves en béton, sur les armes de destruction massive (ADM) a été relevé de son poste en juin 2004, ainsi que son adjoint pour les opérations spéciales clandestines, James Javitt.

Beaucoup d’ailleurs au sein de la haute administration républicaine sont passés à la trappe: Colin Powell, premier secrétaire d’Etat afro américain, s’est désolidarisé de l’équipe néoconservatrice, inconsolable d’avoir été piégé par l’éprouvette de farine qu’il avait brandie en guise de preuves quant à l’existence de produits nucléaires en Irak, une prestation qui demeurera, de son propre aveu, une «tâche» dans son parcours auparavant exemplaire.

Ronald Rumsfeld, un des deux architectes de cette guerre avec le vice-président Dick Cheney, a été évincé de son poste de secrétaire à la Défense après la déroute électorale républicaine de novembre 2006, de même que l’ultra faucon John Bolton de son poste d’ambassadeur aux Nations unies, ainsi que Scott Libby, du cabinet du vice président, coupable d’avoir cherché à discréditer et de déstabiliser un diplomate américain John Watson, qui avait conclu à l’absence de transaction atomique entre le Niger et l’Irak, en révélant l’identité professionnelle de son épouse (un ancien de la CIA), crime fédéral par excellence.
L’Affaire «Valérie Palme» du nom de l’épouse de l’ambassadeur à l’activité dévoilée, a valu à Scott Libby une condamnation à trente mois de prison, en juin dernier 2007. Larry Franklin, un des collaborateurs des ultra faucons, le tandem Paul Wolfowitz et Douglas Faith, respectivement N° deux et trois du ministère de la défense, soupçonné d’espionnage pour le compte du lobby juif américain et d’Israël dans la préparation de la guerre, a été sanctionné, avant que Karl Rove, ancien secrétaire général adjoint de la Maison Blanche, ne quitte son poste en septembre 2007.

Parmi les autres protagonistes de l’invasion américaine, l’ONU paiera, la première, son lourd tribut de sang avec l’attentat aussi spectaculaire que meurtrier contre le brésilien Sergio Vieira de Mello, Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations unies, le 20 Août 2003, qui a ravagé le siège de l’organisation internationale dans la capitale irakienne faisant 22 morts, dont 16 fonctionnaires internationaux. Au niveau de la coalition, un des fleurons de la coalition, José Maria Aznar (Espagne) a été désavoué par le corps électoral. L’Espagnol a été éliminé de la vie politique pour cause de mensonge pour avoir mis en cause l’ETA, l’organisation séparatiste basque dans les attentats de Madrid, qui avaient fait, le 14 mars 2004, 1.400 victimes, et non les islamistes, afin de détourner l’attention sur sa responsabilité dans l’implication de son pays dans la guerre d’Irak. Victime du syndrome irakien, le chef d’état major interarmes américain, le Général Peter Pace, un homme proche de Donald Rumsfeld et qui a participé activement aux guerres d’Afghanistan et d’Irak, cessera ses fonctions en septembre, «par crainte d’une nouvelle controverse sur l’Irak», à la reprise des travaux du congrès américain pour la dernière année du mandat du président.

3- Tony Blair «Lord Balfour du XXI me siècle»

Le dégagement quasi-simultané de la scène internationale de deux artisans majeurs de l’invasion de l’Irak, le premier ministre britannique Tony Blair et le président de la Banque Mondiale, Paul Wolfowitz, fin juin 2007, a signé symptomatiquement l’échec de l’aventure américaine en Mésopotamie. Au terme de dix ans de pouvoir (1997-2007), l’ancien jeune premier de la politique britannique a quitté la scène publique affligé du quolibet accablant de «caniche anglais du président américain» et d’un jugement peu flatteur sur son action, le plus mauvais bilan travailliste depuis Neville Chamberlain, en 1938, (responsable des accords défaitistes de Munich face à l’Allemagne hitlérienne), et Anthony Eden, maître d’œuvre du fiasco de Suez, l’agression anglo-franco-israélienne contre l’Egypte nassérienne, en 1956» (4), selon l’expression du journaliste anglais Richard Gott. Sa nomination comme émissaire du Quartet pour le Moyen-Orient est apparue comme un lot de consolation de la part du fidèle allié américain, mais l’activisme belliciste qu’il a déployé tout au long de son mandat (Guerre du Kosovo, Guerre d’Afghanistan, Guerre d’Irak) et sa nouvelle implication dans le conflit israélo-arabe, lui a valu de la part de l’opinion arabe le sobriquet du «nouveau Lord Balfour du XXI me siècle», par référence au rôle joué par son prédécesseur anglais dans le surgissement du problème palestinien. Partenaire privilégié de l’aventure américaine en Irak, le Royaume Uni en a lui aussi payé le prix fort.

Outre l’attentat de Londres et le suicide du scientifique David Kerry, Alistair Campbell, le «spin doctor» par excellence, le plus en vogue des manipulateurs de l’opinion, ancien conseiller du premier ministre britannique Tony Blair, a été sacrifié par son mentor, en 2004, avant que le premier ministre lui-même ne cède la place à son rival travailliste Gordon Brown, en juillet 2007.
En Irak, le sort d’Ahmad Chalabi illustre le statut singulier des supplétifs des forces d’occupation et mérite à ce titre réflexion.

Opposant notoire au régime baasiste, partisan farouche de la guerre, protégé de l’ultra faucon, Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la défense, premier responsable de l’autorité transitoire, Chalabi, le propagateur des thèses américaines sur la présence d’armes de destruction massive en Irak, sera sacrifié sur l’autel de la raison d’état en vue de donner satisfaction à la Jordanie, un des piliers de l’Amérique dans la zone, qui lui vouait une hostilité absolue.

L’homme lige des Américains a été dépouillé de ses attributs de pouvoir d’une manière humiliante, avec, en prime, l’imputation de tous les revers de ses alliés anglo-américains. Le sort des supplétifs n’est jamais enviable. Dans le camp adverse, la famille de Saddam Hussein a été littéralement décapitée, lui-même et son frère Barzane, pendus dans des conditions hideuses, alors que ses deux fils Ouddai et Qossaï et son petit fils, Moustapha, étaient auparavant tués lors d’un raid dans le nord de l’Irak, en 2003, de même que, quoique sur un autre registre, Abou Moushab Al Zarkaoui, chef opérationnel d’Al Qaida en Irak, en juin 2006.

Dans la configuration régionale de l’époque, le parrain idéologique du président américain, le premier ministre israélien Ariel Sharon, l’artisan de l’invasion du Liban, en 1982, le plus ferme partisan de l’invasion américaine de l’Irak, le tortionnaire de Yasser Arafat, le maître d’œuvre de la colonisation rampante de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, l’homme des assassinats extrajudiciaires contre les dirigeants islamistes Cheikh Ahmad Yassine et Abdel Aziz Rantissi, sombrait dans le coma, en janvier 2006, illustration symbolique de l’échec d’une politique de force. Son successeur, Ehud Olmert, plongera son pays dans une impasse par suite de deux déboires militaires le Liban (2006) et Gaza (2008) qui ont considérablement modifié la donne régionale et le climat psychologique de sa population.

Suivra………….rn

Références

1- Premier empereur romain, Auguste d’abord appelé Octave puis Octavien est le petit-neveu et fils adoptif de César. Il parvient à laisser à la postérité l’image du restaurateur de la paix et de la prospérité. Sous règne, l’armée réformée définitivement une armée de métier. La charte militaire (condito militiae) lui donne son statut légal. Les effectifs sont fixés à 28 légions, soit 300 000 hommes auxquels viennent s’ajouter 50 000 hommes des contingents des alliés.

2- Joseph Rudyard Kipling: Bombay (Inde britannique) le 30 décembre 1865 – Londres 18 Janvier 1936, premier anglais à obtenir le Prix Nobel de Littérature (1907), est un auteur à succès de romans notamment du «Livre de la Jungle», «l’homme qui voulait être roi» et surtout de «Kim» dans lequel il forge la notion du «grand jeu» à propos de la rivalité des puissances coloniales en Afghanistan. George Orwel le qualifiera de «prophète de l’impérialisme britannique» et l’américain Henri James « L’homme de génie le plus complet que je n’ai jamais connu».

3- Laurent Bonelli, chercheur en science politique à l’Université Paris X (Nanterre), in le Monde diplomatique N° Avril 2005 «Quand les services de renseignement construisent un nouvel ennemi».

4 – «Départ sans gloire pour M. Anthony Blair», par Richard Gott, cf. «Le Monde diplomatique» juin 2007

Le commandant Massoud, Rafic Hariri, Benazir Bhutto, Hosni Moubarak, Zine el Abidine Ben Ali: La décapitation des principaux pivots de l’influence occidentale en terre d’Islam.
Dix ans après son lancement à grand fracas, «la stratégie du choc et de l’effroi» (Shock and Awe) (1) débouche sur un paysage dévasté, tant pour les pays cibles que pour les assaillants. Le bilan des pertes occidentales en Afghanistan et en Irak s’élevait, au 22 août 2011, selon « une estimation extrêmement prudente à 225 000 morts et environ 365 000 blessés ».

Selon cette étude, menée par les professeurs Neta Crawford et Catherine Lutz, au printemps 2011, pour le compte de l’université Brown, le nombre de soldats tués se chiffre à 31 741, dont environ 6000 Américains, 1200 soldats alliés, 9900 Irakiens, 8800 Afghans, 3500 soldats pakistanais ainsi que 2300 membres de sociétés militaires privées, faisant de cette guerre la plus meurtrière pour les États-Unis depuis la guerre du Vietnam et sans doute la plus coûteuse depuis la seconde guerre mondiale (2).
Le coût total des guerres menées par les Etats-Unis en Afghanistan, en Irak et au Pakistan aurait couté la somme astronomique de 3700 milliards de dollars. L’Irak, à lui seul, aura coûté au budget des Etats-Unis la somme de mille milliards de dollars. Ce chiffre ne tient pas compte du coût de l’entretien des 90.000 soldats américains maintenus sur place durant la période de transition. Ni la Corée ni le Vietnam n’avaient coûté autant, alors que la guerre du Vietnam (1960-1975) avait duré quinze ans et que le corps expéditionnaire américain s’élevait à cinq cent mille soldats (3).

Les guerres américaines depuis le 11 septembre 2011 ont couté davantage que la Seconde Guerre mondiale (1940-1945), la plus chère à ce jour (2.000 milliards de dollars en dollars constants/1.500 milliards d’euros). Avec en superposition des dommages collatéraux substantiels de 200.00 civils irakiens tués, près d’un million de blessés et trois millions de déplacés.

L’hypotonie du monde arabe face à la géostratégie tectonique impulsée par les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la collusion frontale qui s’est ensuivie en Afghanistan et en Irak contre les deux plus importants foyers de percussion de la stratégie régionale de l’axe saoudo américain dans la sphère arabo musulmane a bouleversé le leadership traditionnel arabe. Elle a propulsé au firmament de l’iconographie internationale Oussama Ben Laden, chef d’Al Qaida, l’organisation clandestine transnationale, l’étincelle de ce bouleversement, de même que son compère le Mollah Omar, jamais à court de carburant, le plus célèbre motard de l’histoire de l’humanité en dépit de son handicap oculaire, ainsi que le dignitaire chiite libanais Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, son émule irakien Moqtada Sadr, seul dirigeant irakien frappé d’un triple sceau de légitimité -spirituelle, nationaliste et populaire-, seul dirigeant irakien d’envergure nationale à n’avoir jamais transigé sur ces principes, encore moins pactisé avec ce qu’il considère être ses «ennemis», contrairement aux autres factions irakiennes.

Au vu de cette hécatombe, ce qui devrait hanter l’Amérique désormais, ce n’est pas tant le spectre du Vietnam mais plutôt un sort identique à l’empire d’Alexandre le Grand, dont la Mésopotamie en fut le fossoyeur. A la veille de l’intervention américaine en Irak, George Bush Jr, renouant avec les vieilles habitudes des cow-boys américains, avait édité un jeu de cartes de 52 cartes consignant les 52 dirigeants irakiens les plus recherchés par ses services. Ivre de sa victoire et fier de leur capture, Bush n’avait pas prêté attention au fait que ce jeu de cartes se jouait désormais à contresens et qu’il portait désormais sur les protagonistes américains de la guerre.

La guerre anglo-américaine contre l’Irak a provoqué la destruction d’un des rares états laïcs du monde arabe, l’Irak, et le duo diplomatique franco-américain sur le Liban, la vacance du pouvoir présidentiel du seul pays arabe dirigé par un Président chrétien. Un précédent lourd de conséquences pour l’avenir.

Le grand ordonnateur de ce «chaos constructeur», George Bush, fait déjà précocement l’objet d’un enseignement dans les académies diplomatiques et militaires comme le parfait contre-exemple de gouvernement, assuré de décrocher le titre peu envieux de «pire président de l’histoire américaine», pourchassé dans l’imaginaire du monde par le journaliste irakien Mountazar al Zayédi, le plus célèbre lanceur de chaussures de l’histoire de l’humanité, le Spartacus des temps modernes.

Jacques Chirac, l’opposant à la guerre d’Irak mais rallié à l’aventure américaine du Liban, jouit désormais, pour sa part, d’une retraite confortable mais non paisible dans la résidence précaire de son bienfaiteur libanais. L’ancien président français qui menaçait des foudres de la Justice Internationale les assassins de son milliardaire ami, est, à son tour, en délicatesse avec la justice de son propre pays pour des affaires ayant trait à l’argent illicite dans des responsabilités fictives pour d’emplois fictifs financés pourtant par l’argent bien réel du contribuable français.

Le «grand jeu» afghan pour un «Grand Moyen orient» s’est révélé calamiteux pour ses initiateurs, éradiquant les principaux pivots de l’influence occidentale en terre d’Islam: le commandant Massoud Shah, le Lion du Panshir, en Afghanistan, les deux anciens premiers anciens ministres, Rafic Hariri et Benazir Bhutto, le sunnite libanais en 2005 et la chiite pakistanaise en 2007, deux personnalités situées aux extrémités de l’axe devant servir de levier à l’avènement du «Grand Moyen Orient», tous les deux identiquement carbonisés dans un attentat, victimes majeures du discours disjonctif occidental. Pis, au Liban même, zone de dégagement de la pression américaine sur l’Irak, la disparition de Rafic Hariri a été suivie de la décapitation de ses principaux supports médiatiques sur la scène occidentale, le directeur du journal An Nahar, Gébrane Tuéni, et le journaliste Samir Kassir. Un massacre à la tronçonneuse que n’aurait pu produire le plus méthodique des tueurs en série. Un résultant proprement ahurissant.
Sous tend cet épilogue, le problème majeur du décalage dans la perception que se fait l’Occident de la réalité orientale, particulièrement la vision que se font les intellectuels occidentaux de Benazir Bhutto, tout comme du commandant Massoud Shah ou de Rafic Hariri, qui relève à proprement parler de la psychanalyse. Benazir constitue, pour eux, cliniquement, un fantasme exotique absolu: La belle sultane dévoilée, l’anti burka, le chef du Harem, politiquement parlant. Les intellectuels occidentaux développaient à son égard une sorte de « discours sur la servitude volontaire ».

Héritière d’une dynastie politique dont le destin tragique est sans doute unique au monde, avec quatre personnalités assassinées dont deux anciens premiers ministres, record mondial absolu de tous les temps, cette femme glamour d’une grande «modernité», plutôt que d’impulser une dynamique de changement démocratique de son pays, se donnant en exemple pour la combat de libération de la femme dans le tiers monde arabo-musulman, a versé dans le conformisme d’une gestion bureaucratique empruntant aux sociétés patriarcales leurs méthodes les plus éculées, usant et abusant de son pouvoir au mépris des principes les plus élémentaires de la sagesse politique.

Un décalage identique s’est produit à propos du Commandant Massoud Chah, tué dans un attentat à la veille des attentats anti-américains du 11 septembre 2001. Massoud, apprécié des seuls Français, dont des intellectuels de renom en faisaient un titre de gloire de l’avoir rencontré, quand bien même la rencontre a été virtuelle, uniquement dans l’imaginaire du narrateur du récit de la rencontre. Elève du lycée français de Kaboul, Massoud passe pour avoir fait bénéficier de ses lumières les services français dans le labyrinthe afghan. Hors la France, il a été longtemps quasi inconnu. A sa mort il a été érigé en martyr de la Liberté, de la même manière que Rafic Hariri au Liban, pourtant l’un des principaux bailleurs de fonds des guerres inter-factionnelles libanaises.

Le tropisme occidental à l’égard de l’Islam aboutit à ce que chaque notabilité intellectuelle dispose de sa «minorité protégée»: Le philosophe André Glucksmann, les Tchétchènes, quand bien même son nouvel ami le président Nicolas Sarkozy, est devenu le meilleur ami occidental du président russe Vladimir Poutine, Bernard Henry Lévy, le Darfour, quand bien même son entreprise familiale est mentionnée dans la déforestation de la forêt africaine, et Bernard Kouchner, des Kurdes, les supplétifs des Américains dans l’invasion américaine d’Irak. Comme si ces notabilités cherchaient à compenser leur hostilité aux revendications arabes notamment palestiniennes par un soutien à l’Islam périphérique.

Victime d’un dommage subséquent résultant du retournement proaméricain de son ami français, l’élimination de Rafic Hariri (février 2005) (4) est survenue l’année même du décès de son protecteur, le Roi Fahd d’Arabie, mort six mois plus tard en Août 2005, le mois même où Mohamad Ahmadi-Nijad, le représentant de l’aile dure du régime islamique était élu à la présidence de la République iranienne. L’annonce de la fin de la mission de combat de l’armée américaine en Irak, le 21 août 2010, est intervenue le jour de la mise en route de la centrale nucléaire iranienne de Boucher. Il est des coïncidences fâcheuses qui retentissement comme des victoires pour leurs bénéficiaires.

Bouquet final, le Monde arabe, une des principales victimes collatérales de l’instrumentalisation de l’islam comme arme du combat politique contre le bloc soviétique, un des principaux contributeurs à la libération de l’Europe du joug nazi et néanmoins le principal perdant de son pari perdu sur l’Amérique, en un mot, le principal dindon de la farce, opérera un sursaut libératoire : , dégageant, en 2011, à l’occasion du 10 me anniversaire du 11 septembre, il dégagera les figures emblématiques de la soumission à l’ordre israélo-américain, l’égyptien Hosni Moubarak, le tunisien Zine el Abidine Ben Ali, alors que la contestation gagnait une dizaine de pays arabes notamment la Syrie, la Libye, le Yémen, le Bahreïn, épargnant curieusement l’Arabie saoudite, pourtant un des principaux responsables de ce chaos.

Certes, Oussama Ben Laden, au terme de dix ans de traque, a été tué dans un spectaculaire raid américain le 2 mai 2011 au Pakistan, de même que son successeur au Yémen, Anouar Al Awlaki, alors que les Etats-Unis s’emparaient durablement du pétrole irakien délogeant leur allié français de la place. Mais les lieutenants du chef d’Al Qaïda sont disséminés sur le pourtour de l’Arc de l’Islam, en Irak, au Yémen, les deux anciennes balises stratégiques de l’Arabie Saoudite, en Somalie, au Sahel, pourchassés avec plus ou moins de succès, par le corps de commandos solo américains, déployés dans près de 120 pays, avec les coûts financiers inhérents.
Doté d’un budget de 9.8 milliards de dollars, le SOCOM, (Special Operations Command), compte un effectif de 65. 000 membres, dont 85 pour cent déployés dans les vingt pays du CentCom, couvrant le «Grand Moyen Orient», de l’Afghanistan au Maroc: Afghanistan, Arabie Saoudite, Bahreïn, Egypte, Emirats Arabes Unis, Iran, Iraq, Jordanie, Kazakhstan, Koweït, Kirghizistan, Liban, Oman, Pakistan, Qatar, Syrie, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan et Yémen. Le reste des effectifs est déployé en Amérique latine et dans le sud est asiatique.

En superposition, la perte de 25 mille milliards de capitalisation boursière lors de la crise bancaire de 2008 du fait des fonds spéculatifs gérés par des êtres sans scrupules à l’image de Robert Madoff, pourtant un notable de l’establishment américain, conjuguée à la crise de l’endettement européen et à la dégradation de la notation économique des Etats-Unis, fait unique dans les annales de l’économie, trois ans plus tard, en 2011, en favorisant la montée en puissances des fonds souverains du sud, notamment la Chine en rôle d’arbitre, ont considérablement fragilisé les économies occidentales, plaçant les pays occidentaux sur une position d’autant plus défensive que la Chine, maniant la stratégie du yuan en vue d’instaurer une nouvelle monnaie de référence internationale autre que le dollar, a réussi à contourner l’Europe par l’Afrique, la supplantant, sans coup férir, dans son ancienne chasse gardée (5).

Certes, quarante deux ans de coopération stratégique avec les Etats-Unis ont débouché sur la judaïsation quasi complète de Jérusalem, la colonisation quasi-totale de la Palestine, l’implosion de l’Irak et la perte du pouvoir sunnite à Bagdad, le démembrement du Soudan par l’aménagement d’une enclave pro israélienne sur le parcours du Nil, l’implosion de la Libye, sans pour autant que l’Arabie saoudite ne remette en question sa collaboration avec le Grand protecteur d’Israël, la caution de tous ses passes droits.

Et le meilleur allié des pays occidentaux contre le nationalisme arabe et son partenaire essentiel dans l’implosion de l’Union soviétique, via la guerre d’Afghanistan, est, paradoxalement, le plus stigmatisé en la personne du petit fils d’un des fondateurs de la confrérie de Frères Musulmans, Tareq Ramadan, par les intellectuels les plus pro américains de la scène européenne, comme en témoignent les imprécations quasi quotidiennes de Sainte Catherine Fourest contre «Frère Tariq».

Mais l’hiver 2011 a bourgeonné en un doux «printemps arabe» et produit un été meurtrier pour le camp occidental.

Première contreperformance majeure de l’alliance atlantique dans une opération dirigée contre un pays de l’ensemble arabo africain, l’enlisement de l’Otan en Libye, se superposant au dévoiement le soulèvement libyen en un régime crypto islamiste, à la tuerie xénophobe d’Oslo, juillet 2011, à la répression policière des émeutes du Royaume uni, août 2011, à la crise de l’endettement européen, sanctionnée par le dégagement de trois premiers ministres de la zone euro, Georges Papandréou (Grèce) et Silvio Berlusconi (Italie) et Jose Luis Zapatero (Espagne), a frappé de caducité le rôle de prescripteur moral des pays occidentaux dans la dénonciation des contestations populaires à Damas, Téhéran, Pékin et ailleurs.
La contre offensive menée par les pétromonarchies du Golfe contre le flux contestataire arabe, de même que l’instrumentalisation du Tribunal spécial sur le Liban à propos de l’assassinat de Rafic Hariri, ont permis la déstabilisation de la Syrie, maillon essentiel du dispositif régional antioccidental, dans une guerre de substitution contre l’Iran. Elles n’ont pas empêché pour autant la République islamique, sous embargo depuis trente ans, d’accéder au rang de «puissance du seuil nucléaire», ni l’Amérique d’être contrainte à ordonner son retrait d’Irak.

Le veto brandi par les Etats-Unis à propos de l’admission de la Palestine à l’ONU, la démission des Etats-Unis face à Israël à propos du gel de la colonisation rampante de la Palestine, se superposant avec l’effet cumulatif et corrosif de l’alliance contre nature entre Israël et l’extrême droite européenne, matérialisée symptomatiquement par la tuerie d’Oslo, a scellé l’imposture morale de l’alliance des descendants des victimes du génocide hitlérien avec les héritiers spirituels de leurs anciens bourreaux, et signé du même coup la faillite morale de l’Occident, en même temps que cinq siècles d’hégémonie absolue occidentale sur le reste de la planète.

Un ancien alcoolique reconverti dans le messianisme évangélique, «born again» jouant à l’ange purificateur, au risque de fourvoyer son pays et de mettre en jeu son statut de première puissance planétaire de tous les temps, un militaire impétueux ivre de bruit et du fureur, «border line» pantagruélique, transformé en état de «légumes», un président d’un pays prescripteur d’un ordre moral transformé en squatter de luxe, pensionnaire posthume de son ami assassiné (6)…….
Sauf à désespérer son propre camp on aurait rêvé meilleure triplette pour le rayonnement de la démocratie, la défense du monde dit «libre» et la survie de ses propres poulains à travers le Monde.

Bis repetita placent: Que n’a-t-on révisé nos classiques? «Il ne faut pas franchir l’Euphrate. Au delà de l’Euphrate, c’est le domaine des aventuriers et des bandits». Testament d’Auguste.

Références

1 – Doctrine de la guerre post soviétique formulée par Harlan Ullman, et James Wade, en 1996 pour le compte de la Défense nationale des Etats-Unis, «Choc et effroi» est une doctrine militaire basée sur l’utilisation de la puissance écrasante et des manifestations spectaculaires de la force pour paralyser l’adversaire de la perception d’un champ de bataille et de détruire sa volonté de se battre.

2- Les civils paient le plus lourd tribut: 172 000 morts (125 000 Irakiens, 35 000 Pakistanais et 12 000 Afghans). Les chercheurs n’évaluent en revanche qu’entre 20 000 et 51 000 le nombre total d’insurgés éliminés. Quelque 168 journalistes et 266 travailleurs humanitaires ont par ailleurs été tués depuis que les Etats-Unis se sont engagés dans ces pays dans la « guerre contre le terrorisme ».
Ces conflits ont engendré un flot massif de réfugiés et de personnes déplacées de plus de 7,8 millions de personnes, surtout en Irak et en Afghanistan. Selon le site Internet indépendant icasualties.org, ainsi que antiwar.org, le bilan des pertes en Irak et Afghanistan s’élevait au 16 Août 2011, à 7.453 morts, dont 74 soldats français en Afghanistan. A cela s’ajoute le chiffre des 430 suicides au sein des militaires en activité, selon le «Département of Vétéran Affaires».

3- «The Price of Liberty: Paying for America’s Wars» («Le Prix de la liberté : le coût des guerres de l’Amérique») par Robert Hormats, haut responsable de la banque d’affaires Goldman Sachs.

4- la stratégie chinoise du yan ruine les finances occidentales

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/08/08/la-strategie-chinoise-du-yuan-ruine-les-finances-en-occident_1557315_3232.html

5- Sur la stratégie financière de la Chine, voir à ce propos
-http://www.renenaba.com/geo-economie-mondiale-un-basculement-strategique/

6- Pour une étude documentée sur cette période,
Lire «Hariri de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres» René Naba Harmattan 2001
Sur le revirement de la politique française à l’égard des Etats-Unis après le différend sur l’Irak, Lire Richard Labévière «Le Grand retournement Bagdad Beyrouth» Editions Seuil octobre 2006.

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