Beaucoup d’encre a coulé depuis le déclenchement des « révoltes », « révolutions » arabes. A chacun sa rhétorique dans ce nouveau paysage événementiel. Ainsi, après avoir publié, en mai dernier « Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David », René Naba, revient en octobre, avec une nouvelle approche des événements dans «Erhal, dégage, la France face aux rebelles arabes».
D’emblée, l’auteur dresse le constat d’une France victime du sarkozysme qui signe aussi la défaite du gaullisme et le triomphe du néo-pétainisme. Au fil des onze chapitres de cet ouvrage de 178 pages, le lecteur assiste à une autopsie d’une France malade, basculant dans la «mégalomanie», basculant «entre la désintégration atomique et la désintégration spirituelle», avertit-il dans son prologue.
Face aux rebellions tunisienne et égyptienne, l’Occident s’est distingué par une « cécité » que l’auteur annonce d’emblée. Une cécité politique concernant l’avènement du « «printemps arabe». Et pourtant. Prémices à considérer : En Egypte, « quatorze tentatives d’attentat ourdis contre le président égyptien Hosni Moubarak en 30 ans de pouvoir» ; de par le Monde près de deux mille quatre vingt dix (2090) émeutes sont dénombrées, en trois ans (2008-2011, dont plusieurs centaines en Egypte et en Tunisie, premières émeutes de la mondialisation, le terreau contestataire sur lequel germera la révolte des peuples arabes de l’hiver 2011. »
Cela étant, comment l’Occident, avec ses moyens: « forte concentration militaire occidentale, hors Otan, quadrillé par un chapelet d’une quinzaine de bases aéronavales et terrestres du Golfe arabo-persique à la Mauritanie », n’a-t-il rien vu venir ? Un argument « court et qui masque mal. » Car, l’Egypte comme la Tunisie, « décriés pour leur usage abusif du népotisme, de la répression, de l’intimidation et de la corruption» ont bénéficié d’une « étonnante mansuétude de la part des pays occidentaux, plus prompts à dénoncer les violations des droits de l’Homme en Iran ou en Syrie que dans l’arrière cour de la France (Tunisie, Maroc, Gabon, Tchad), plus prompts à s’enflammer pour le Darfour que pour Gaza, pour le Tibet que pour le Yémen». En particulier, en France où « Le déchiffreur de l’Hiéroglyphe n’aurait pas su décrypter les pulsions profondes de la rue arabe. »
Rasions ? Désinvolture et vénalité de la classe politique qui, après trois siècles après l‘abolition de la monarchie française, semble conserver le complexe de Marie Antoinette perdure dans leurs mœurs républicaines. «Une France dépassée parce qu’elle était engluée dans un débat surannée, unique parmi les grandes démocraties occidentales sur le «rôle positif» de la colonisation : identité coloniale, un conflit mal purgé», nous dit l’auteur.
Diplomatiquement, la France a paru déconnectée des réalités de la société arabe, en ce que son contact s’est réduit aux élites locales vieillissantes sans rapport avec le bouillonnement de sa propre jeunesse, dont les analyses, de surcroît, se fondent sur des présupposés idéologiques ». Présupposés idéologiques, prismes déformants qui font que l’Occident ne perçoit pas son environnement mais le conçoit.
Après ce prélude, René Naba met l’accent sur le champ politique français. «Une France qui n’arrive pas à se détourner de son nombrilisme, en dépit des bouleversements majeurs de la géopolitique mondiale. Une France qui baigne dans son legs colonial, sans toutefois vouloir l’admettre, sans peut être s’en rendre compte. Une France qui a un sérieux problème de mémoire, dont elle veut se jouer, en occultant ses aspects hideux, qui se jouent finalement. »
Cela dit, l’auteur souligne les paradoxes qui régissent ce «mythe de la grandeur et pour laquelle le triptyque républicain (Liberté, Egalité, Fraternité), n’est qu’un mythe fondateur de l’exception française quand on sait qu’en matière de liberté: La Colonisation a constitué une négation de la Liberté », en matière d’égalité cette exception est « une singularité », alors qu’en matière de fraternité: « Le Bougnoule, la marque de stigmatisation absolue, le symbole de l’ingratitude absolue. La fraternisation sur les champs de bataille a bien eu lieu mais la fraternité jamais. »
Le paradoxe français réside donc dans ce fait qui explique les dérives du débat public.
Dans cet ordre d’idées, l’auteur aborde également différents facteurs ayant contribué à cette déchéance de la diplomatie française, qui s’est, d’autant plus, accrue avec l’entrée en scène de « l’homme providentiel au mauvais génie de la France »Nicolas Sarkozy. L’homme qui aura sécrété le plus de haine, et, à défaut d‘être le plus prometteur, le plus porteur de promesses sera l’artisan des plus grands reniements, l’un des plus jeunes présidents, le plus rétrograde, le premier président de sang mêlé de la France qui devait symboliser la synthèse des grandes familles politiques françaises, aura été un président à contretemps, sur le plan international, à contre courant, sur le plan national, à contresens de l’histoire. »
Aidé en cela par une presse beaucoup plus soucieuse de ses intérêts mercantiles que du respect de sa déontologie.
«Un président pourtant « à contretemps » dont la presse française n’a pas relevé les incohérences « pas plus qu’elle n’a relevé l’incongruité du fait que M. Sarkozy se souciait de vouloir enseigner la Shoah dans les classes enfantines françaises, au moment même où un responsable militaire israélien, le vice ministre de la défense, se proposait d’infliger une Shoah aux Palestiniens de Ghaza sans que ce fait, non plus, n’ait suscité le moindre commentaire de la presse française. »
D’où cet «aboutissement des relations incestueuses entre media et politique, l’embedded a représenté dans l’histoire de la presse la forme la plus achevée de l’imbrication du journalisme au pouvoir politique. »
Cette diplomatie à bout de souffle, donc, à un moment «crépusculaire» qui va trouver sa «béquille financière» dans son engouement pour un Qatar, à la mesure de la projection fantasmatique qu’il propulse dans l’imaginaire du landerneau politique, souvent en méconnaissance de cause.
L’invasion libyenne offrira, donc, à Sarkozy, l’occasion de se dédouaner aux yeux de l’opinion arabe de son soutien aux anciens dictateurs déchus, l’Egyptien Hosni Moubarak et le Tunisien Zine el Abidine Ben Ali,
« L’empressement de la France de prendre la tête de cette nouvelle «croisade», selon l’expression de son ministre de l’intérieur Claude Guéant, a répondu au souci de Nicolas Sarkozy de compenser la faillite du projet phare de la diplomatie sarkozyste, l’Union Pour la Méditerranée, dont les deux piliers sud, l’Egypte de Hosni Moubarak et la Tunisie de Zine El Abidine Ben Ali, ont sombré corps et âmes. A gommer aussi de la mémoire arabe l’activisme qu’il a déployé dans la mise en place du blocus de Ghaza, l’enclave palestinienne détruite par les Israéliens. »
En touche finale, l’auteur arrive à la conclusion que «l’anti arabisme primaire ne saurait tenir lieu de stratégie internationale, de même que la bunkérisation occidentale d’Israël et l’ostracisation correspondante de l’Iran. »
De ce fait, « le combat collectif mené aux quatre coins de l’ensemble arabe contre des dictatures soutenues par l’Occident, a révélé, au-delà de toute attente, l’ancrage profond dans la conscience des peuples arabes d’un fort sentiment d’une communauté de destin entre le Machreq et le Maghreb, les deux subdivisions administratives de l’ordre colonial. »
De même qu’ « Un nouveau paysage se dresse désormais face à une Europe prise dans les rets de la mondialisation, un «monde rebelle» induisant un déplacement du centre de gravité de la géostratégie méditerranéenne, une nouvelle dynamique, de nouvelles exigences. » quant à Nicolas Sarkozy, il « est captif de sa démagogie et de ses préjugés, captif de son ignorance crasse des réalités régionales. »
Pour rappel, René Naba, journaliste écrivain, a été la première personne d’origine arabe à exercer, bien avant la diversité, des responsabilités journalistiques sur le Monde arabo-musulman au sein d’une grande entreprise de presse française de dimension mondiale. L’auteur a vécu, pendant plus de trente ans, sur les «points chauds» de l’actualité internationale, d’abord, en tant que correspondant tournant au bureau régional de l’Agence France Presse à Beyrouth (1969 à 1979), puis en tant que responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’Agence France Presse (1978-1990) où il a couvert notamment la guerre civile jordano-palestinienne, « le septembre noir jordanien », la guerre civile libanaise (1975-1990), la guerre irako iranienne (1979-1988), la guerre tchado-libyenne (1982-1987), le conflit américano-libyen (1986-1987), l’assassinat du président égyptien Anouar El-Sadate (1981) ainsi que l’affaire des otages occidentaux au Liban (1984-1988).
Animateur du blog www.renenaba.com, René Naba est l’auteur notamment des ouvrages suivants: -«Du Bougnoule au Sauvageon: Voyage dans l’imaginaire français» (Harmattan 2002) – «Hariri, de père en fils: Hommes d’affaires et premiers ministres » (Harmattan 2011) – «Kadhafi: Portrait Total» (Golias 2011) – «Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David» Bachari Mai 2011.
Chérif Abdedaïm, La Nouvelle République du 28 novembre 2011
lnr-dz.com/pdf/journal/journal_du_2011-11-28/lnr.pdf