Considérant la visite de Bush au Moyen-Orient, il
est clair que Washington a beaucoup plus à gagner en
soulignant la « menace iranienne » que Téhéran de
risquer une confrontation militaire potentiellement
désastreuse. Le président des Etats-Unis a déclaré à
maintes reprises au cours des derniers jours que l’un
des objectifs de ce voyage de sept jours était de
mettre en garde contre la menace iranienne.
La semaine
dernière, il déclara à la chaîne Al-Arabiya : « Je
vois le régime iranien comme une menace. Ce voyage
servira en partie à dire aux gens que oui, nous nous
engageons à vous aider [contre l’Iran], si vous voulez
notre aide, à améliorer la sécurité. »
Officiellement, le principal objectif de la
visite de Bush est de concrétiser la décision prise au
sommet d’Annapolis en novembre visant à ratifier un
solide traité entre Israël et l’Autorité palestinienne
d’ici la fin de l’année. Le président américain
devrait passer les trois premiers jours de son voyage
en Israël et en Cisjordanie à discuter avec les chefs
israéliens et palestiniens. Personne cependant ne
s’attend à ce qu’aucun progrès sérieux ne soit réalisé
dans ce projet fantaisiste. En effet, tout juste avant
l’arrivée de Bush, l’armée israélienne a été impliquée
dans des actes de répression, dont une large opération
de trois jours dans la ville cisjordanienne de Nablus,
sans aucun doute afin d’insister sur les exigences
israéliennes que le président palestinien Mahmoud
Abbas procède au démantèlement des « organisations
terroristes ».
Ce qui était sous-jacent à la conférence
d’Annapolis était d’aller chercher l’appui d’Etats
arabes soi-disant modérés, incluant l’Arabie saoudite,
la Jordanie et l’Égypte pour les plans du gouvernement
américain d’intensifier les hostilités tant
économiques que militaires vis-à-vis l’Iran. Pendant
la dernière année, Washington a cherché à capitaliser
sur les inquiétudes dans les capitales arabes «
sunnites » quant à l’influence grandissante de l’Iran
« chiite » suite à l’invasion de l’Irak menée par les
Etats-Unis en 2003 et le renversement du rival
principal de Téhéran, le régime de Saddam Hussein. La
campagne américaine a été accompagnée par une
augmentation des demandes pour des sanctions des
Nations unies et des menaces économiques et militaires
contre le régime iranien sur son supposé programme
d’armements nucléaires, son soutien à des insurgés
anti-américains en Irak et son soutien à des
organisations « terroristes » comme le Hezbollah au
Liban et le Hamas dans les Territoires palestiniens.
Les plans de la Maison-Blanche ont été
significativement minés après le sommet d’Annapolis
lorsque 16 agences de renseignements américaines ont
publié le rapport de la direction du Renseignement
national (NIE) sur l’Iran, qui a été longtemps
retardé. Ce rapport conclut que Téhéran a cessé tout
programme d’arme nucléaire en 2003. En mettant à nu
les prétentions souvent sensationnelles, mais sans
fondement de l’administration Bush sur la menace
nucléaire iranienne, la NIE mine un prétexte potentiel
pour une confrontation contre l’Iran, sur laquelle
Israël et d’autres alliés américains ont fondé leurs
propres calculs.
Quelques réactions
La visite de Bush au Moyen-Orient est
destinée à consolider les alliances américaines dans
la région, surtout en ressuscitant la « menace
iranienne ». Vendredi dernier, il a dit au journal
israélien Yediot Ahronot : « Je me rends au
Moyen-Orient en partie pour bien faire comprendre aux
nations de cette partie du monde que nous voyons
l’Iran comme une menace et que le rapport de la NIE
n’amoindrit cette menace d’aucune manière, mais en
fait la rend encore plus évidente. »
Ce n’est pas par accident que les
commentaires de Bush sont dirigés vers Israël, dont
les chefs ont été très critiques à l’égard du
NIE. L’establishment politique et militaire israélien,
qui voit l’Iran comme son principal rival régional, a
régulièrement cherché à obtenir des garanties de
l’administration Bush qu’elle « s’occuperait » de
Téhéran avant de quitter la Maison-Blanche. Des
ministres importants ont mis en garde qu’Israël
pourrait prendre des actions militaires de son propre
chef pour contrer la « menace » posée par les
établissements nucléaires iraniens.
Ainsi, pour Israël : « l’Iran, est le
sujet numéro un. La plupart des politiciens d’Israël
et la population voient l’Iran comme une menace plus
importante que le Hamas. Et le gouvernement israélien
sera impatient que Bush leur montre qu’il est toujours
déterminé à contrer l’Iran. » a déclaré au Washington
Post lundi dernier, Meir Javedanfar, un Iranien
expatrié et analyste financier demeurant en Israël. Ce
qui de facto, laisse entendre que le sujet en haut de
la liste, du moins dans les coulisses, sera l’Iran,
plutôt qu’un traité avec l’Autorité palestinienne
Un commentaire du Jerusalem Post, rejetait
les garanties de Bush samedi selon lequel les
États-Unis défendront Israël contre toute attaque
iranienne. « Le fait que Bush ait voyagé ici pour
montrer son soutien et son engagement envers Israël et
la région ne doit pas être minimisé. Le geste est
important et apprécié, peut-on lire dans le quotidien.
Mais, Bush lui-même est un chef qui comprend
vraisemblablement que l’essentiel est le fond du
problème, et ce dernier est clair : Laissera-t-on
l’Iran avoir des armes nucléaires ou non ? »
Pour sa part, Le Times britannique a
indiqué que des responsables israéliens sur la
sécurité avaient l’intention de mettre Bush au courant
« de leurs derniers renseignements sur le programme
nucléaire iranien et de la façon de le détruire ». Les
services de renseignements israéliens, écrit
l’article, avaient des preuves « solides comme le roc
» selon lesquelles l’Iran avait recommencé son
programme d’armes nucléaires. « Ehoud Barak, le
ministre de la Défense, voudrait convaincre Bush
qu’une attaque militaire israélienne contre les
établissement d’enrichissements de l’uranium en Iran
serait possible si les efforts diplomatiques ne sont
pas en mesure d’arrêter les opérations nucléaires »,
ajoute-t-il.
Pour la dernière partie de son voyage,
Bush a choisi le golfe Persique (Koweït, à Bahreïn,
aux Émirats arabes unis où il a prononcé un
discours-programme à Abu Dhabi, avant de rejoindre
l’Arabie saoudite. Tous ces régimes arabes, qui
ont exprimé des craintes au sujet de l’influence
iranienne et de l’émergence du « croissant chiite »,
faisaient partie, dans les plans de Washington, d’une
alliance anti-iranienne. Mais dans la foulée du NIE
qui a contrarié les desseins de Washington, on arriva
à la conclusion que les Etats-Unis allaient devoir
reporter tous projets d’attaque militaire contre
l’Iran. En s’adressant au Washington Post, le
secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, a
résumé cette position en affirmant : « Tant qu’ils
n’ont pas de programme nucléaire… pourquoi
devrions-nous isoler l’Iran ? Pourquoi s’en prendre à
l’Iran maintenant ? »
Toutefois, les choses ont évolué dans le
sens où ces alliés des Etats-Unis ont tenté d’en
arriver à leurs propres arrangements avec Téhéran en
réalisant rapidement plusieurs avancées diplomatiques.
Au début décembre, le président iranien Mahmoud
Ahmadinejad a pris la parole devant une rencontre du
Conseil de coopération du Golfe, qui fut formé en 1981
durant la guerre Iran-Irak pour contrer Téhéran. Et
dans ce qui constitua une autre première pour un
président iranien, le roi saoudien Abdoullah a
personnellement invité Ahmadinejad à visiter La Mecque
à l’occasion du pèlerinage religieux annuel du hadj et
s’est par la suite entretenu avec lui. De plus, le
mois dernier, le négociateur en chef iranien Ali
Larijani a visité l’Égypte, un pays qui a coupé les
liens avec l’Iran depuis 28 ans, et a discuté de
collaboration dans les programmes nucléaires et de
reprise des relations diplomatiques.
Selon l’analyste John Alterman
(lors d’une conférence de presse tenue la semaine
dernière par le Centre d’études stratégiques et
internationales) décrivant la logique soutenant ces
évènements : « Nous aimons nous représenter comme une
constante dans le Golfe… Mais l’Iran est une
constante. L’Iran est quelque chose avec laquelle ils
ont eu à négocier non pendant des années ou des
décennies, mais pendant des millénaires… Ils sont
plus réticents à confronter l’Iran. Ils sont plus
intéressés à coopérer avec l’Iran, parce qu’ils
sentent que les Etats-Unis pourraient venir et
repartir, mais l’Iran, elle, va demeurer. »
Au cours de la même conférence Anthony
Cordesman, autre analyste du CSIS, a mis en lumière
l’influence croissante dans le Golfe des rivaux
américains, particulièrement ceux de l’Asie. Après
avoir prêté attention aux inquiétudes face à l’Iran et
à l’occupation américaine de l’Irak, il explique : «
C’est aussi une région qui avait du pétrole au prix de
10,98$ en 1998 et qui a grimpé au-dessus de 100$ le
baril cette semaine. C’est une région où l’acheteur
principal n’est pas l’Europe ou les Etats-Unis ou
l’Occident ; c’est l’Asie. Et l’Asie n'[est] pas
seulement l’acheteur principal maintenant ; c’est
l’acheteur principal qui va croître de façon régulière
en termes de demande, d’influence et d’argent. »
Les remarques de Cordesman montrent quel
est l’objectif principal de l’administration Bush, et
en fait de l’establishment politique dans son
ensemble, qui est d’assurer la domination des
Etats-Unis dans cette région cruciale quant au pétrole
au détriment de ses principaux rivaux en Europe et en
Asie, particulièrement le géant économique naissant,
la Chine. Washington n’a rien à offrir économiquement
aux régions du Golfe. En réalité, Bush vient pour
obtenir de l’aide pour les sociétés américaines
écrasées par le rétrécissement du crédit. L’organisme
régulant les investissements à Abu Dhabi, nageant dans
l’argent provenant de l’augmentation du prix du
pétrole, a récemment promis d’octroyer 7,5 milliards
de dollars pour soutenir Citigroup Inc qui ne s’est
pas relevé de la crise des prêts hypothécaires.
Les Etats-Unis ont des liens étroits de longue
date et de très grandes bases militaires dans les
Etats du Golfe. Lors d’un voyage de Bush, on s’attend
à ce que ce dernier discute de plans pour le
resserrement des liens avec les alliés des Américains
et pour concrétiser des ententes ayant été conclues
l’an passé et portant sur la vente d’armes et se
chiffrant à 20 milliards de dollars. Mais si ces pays,
qui ont tous une importante richesse, arrivent à
s’entendre avec l’Iran, alors l’offre américaine ne
sera pas aussi intéressante et Washington risque de
voir son influence diminuer alors que les autres
grandes puissances cherchent à obtenir une plus grande
part dans la région. L’autre levier que Washington se
garde est son armée qui a déjà été envoyée pour
envahir et occuper l’Afghanistan et l’Irak.
C’est dans ce contexte qu’a lieu l’incident
du détroit d’Ormuz, trois jours seulement avant que
Bush n’arrive au Moyen-Orient. Si elle n’a pas
organisé la confrontation navale, l’administration
Bush l’utilise assurément beaucoup alors qu’elle
cherche à exploiter la soi-disant menace iranienne
pour réaliser ses propres alliances dans la région.
Chérif Abdedaïm