Le livre perd ses lecteurs, les nouvelles technologies
envahissent le terrain, l’édition subit des
contraintes, la création peine à trouver preneur. Que
faudrait-il pour surmonter cette crise ? Pour en
savoir plus, La Nouvelle République s’est
rapprochée de Monsieur Mohamed Balhi, directeur de
l’édition à l’ANEP ; écoutons le :
LNR/ Des présentoirs regorgeant de livres, un lectorat
absent, peut-on dire que le livre subit le mal du
siècle ?
M.B. Dire que les présentoirs sont riches en livres,
c’est relatif. On peut, c’est vrai, trouver que
certaines librairies font excellemment leur travail
mais par rapport à la taille du pays et à sa
démographie, permettez-moi d’émettre des réserves. Car
en Algérie, il y a plutôt des papeteries où l’on vend
des parfums, du s’wak, des journaux et du chewing gum
; mais point de livres au sens où vous l’entendez. En
tout et pour tout, il y a l’équivalent de 64 vraies
librairies en Algérie, ce qui est dérisoire et fait
rebondir un expert de l’UNESCO. Cela s’explique: il y
a eu désengagement de l’Etat, lequel subventionnait le
livre importé. La période des vaches maigres a été
fatale pour tout produit culturel, et comme le secteur
privé était presque inexistant vous imaginez un peu
les résultats. Des années durant, on a perdu le
réflexe de la lecture. Et quand les enfants ne lisent
pas, à l’avenir il n’y aura plus de lecteurs. C’est
une équation simple. Le lectorat existait, maintenant
il s’amenuise et il risque de disparaître s’il n’y a
pas une vraie politique culturelle des pouvoirs
publics fixée pour le long terme. Le réflexe de la
lecture commence, comme vous le savez à l’école. Il
faut donc revenir aux bons réflexes et ça ne coûte pas
une fortune!
C’est vrai qu’il y a une désaffection pour la lecture
un peu partout dans le monde et c’est une tendance
lourde. Il n’empêche qu’il y a des pays qui ont une
longue tradition du livre où l’on continue à lire.
Nous, ce qui nous attend, et c’est grave, c’est la
culture au rabais : celle que l’on acquiert uniquement
à travers les journaux. Il faut apprendre à l’enfant à
acquérir son propre bagage intellectuel par le livre,
en suscitant la curiosité et la passion. Regardez
Internet, c’est un fantastique support de la
connaissance mais, hélas, en Algérie ( au Maghreb en
général et au Machrek) il est détourné de sa fonction
réelle pour être utilisé comme une console de
jeux…où un espace pour les criminels djihadistes..
C’est pitoyable! Evidemment il ne faut jamais
désespérer. Là aussi l’Etat, sans qu’il soit
encombrant et dirigiste, pour peu qu’il soit
intelligent, peut sauver les quelques meubles.
LNR/Certains imputent le dépérissement du lectorat aux
nouvelles technologies de l’information,
qu’en pensez-vous ?
Les nouvelles technologies de la communication peuvent
nous aider à rattraper le temps perdu, à entamer une
mise à niveau et à moderniser la société. Un
chercheur, dans un coin perdu – à In Salah ou El
Milia- peut entrer avec d’autres chercheurs étrangers.
Il y a là gain de temps, proximité et renouvellement
"up to date" des connaissances. Idem pour un
chirurgien, un étudiant en maths où un spécialiste des
langues du Maghreb. Quel bonheur! Bien au contraire,
les nouvelles technologies aident à capitaliser un
savoir et à le fructifier. Pour ce faire, l’ordinateur
doit être accessible et pas cher. Si l’Etat tire vers
le haut, vous aurez des élites comme au Japon.
LNR/Qu’en est-il du rythme de l’édition
par rapport à celui de la création ?
Votre question est judicieuse. La création est le
résultat de ce qu’il y a comme élites dans le pays et
tout dépend aussi d’un climat d’expression.
Aujourd’hui il y a les prémices d’une industrie du
livre en Algérie, ce qui est très positif mais il y a
un long chemin à faire pour être dans les normes
internationales. On peut éditer un livre de qualité
sans avoir à passer par Madrid ou l’Italie. Quant à la
quantité, on n’invente pas des générations spontanées!
On ne fabrique pas un romancier où un essayiste en
quelques minutes. La formation des élites obéit à un
long processus de maturation. Cette sédimentation
obéit à des facteurs politiques, sociologiques et
économiques. Evidemment il ne faut pas attendre des
siècles pour publier un ouvrage! L’on doit commencer
avec ce que l’on a, et c’est déjà pas mal. C’est ce
que font les éditeurs algériens, même s’ils ne sont
pas encore nombreux. L’ANEP entreprend ce travail de
longue haleine par l’édition de livres qui parlent de
l’histoire et du patrimoine culturel du pays; il y a
des rééditions de classiques comme les écrits de
Messali, Ferhat Abbas, Cheikh Ben Badis et bien
d’autres. Ce cap choisi est intéressant car il permet
petit à petit à fournir des repères. Quand on n’a pas
de repères, l’identité nationale s’effiloche et on
commence à détester son pays où à l’ignorer. Or, nous
avons une riche histoire. Parlons des fresques du
Tassili, de Saint Augustin, d’Apulée, de Sidi
Boumediene, de Si Mohand ou Mhand,et la liste est
longue…Je tiens là à rappeler le rôle éminemment
important que joue le Salon international du livre
d’Alger ( SILA) qui a prouvé, à travers ses
récentes éditions, qu’il constitue un espace de
savoir et de convivialité. Le SILA est devenu une
vitrine de la production intellectuelle nationale,
cela est fort encourageant. L’équipe qui
s’y attelle lui donne progressivement un label
de marque.
L’édition d’ouvrages signifie aussi des contraintes
puisque la matière première est importée ( encre,
papier, machines, etc.) Comment s’en sortir ? Il faut
partir du principe que le livre est le vecteur de la
culture, il mérite un traitement spécial et non
conjoncturel. Baisse de la TVA, soutien indirect,etc.
LNR/Quelles solutions peut-on préconiser pour résoudre
la problématique de lecture en Algérie?
Cela passe par l’école, dès le jeune âge. Cela suppose
que l’on accorde de l’importance à notre propre
culture dans les manuels scolaires. Il faut enseigner
la culture et non l’idéologie. Quand on était enfant,
dans les cours coraniques dispensés par les medersas
de quartier , on apprenait le Coran et non ses
interprétations à la Kechk, la grammaire; ce n’est que
plus tard qu’il y a eu endoctrinement et bourrage du
crâne. On avait des petites bibliothèques dans les
salles de classe, et c’était efficace. Maintenant, il
faut profiter de l’outil informatique, de l’ Internet.
LNR/ Quels sont les genres les plus édités ?
Selon les libraires qu’on connaît le lecteur algérien
cherche à lire tout ce qui a trait à l’histoire du
pays. Les best sellers de l’ANEP sont Ferhat Abbas,
Messali, Benabi, L’Emir Abdelkader..
La politique de réédition d’ouvrages sur
l’histoire du mouvement national entamée par
notre entreprise a été payante ; le rapport
qualité-prix a été salué par nos lecteurs.
LNR/ D’après-vous sur quoi portent les goûts du
lectorat algérien ?
Il n’y a pas un lectorat homogène. De toute manière,
dans aucun pays au monde il n’y a de lectorat qui se
ressemble, et c’est tant mieux pour la liberté
d’expression. Pour le cas de l’Algérie, il faut
arriver à ne pas désorienter le lecteur et là je parle
des nouvelles générations. Chaque société a son
Panthéon, ses icônes et ses auteurs nationaux.
L’Algérien, sans chauvinisme aucun, doit d’abord
connaître sa culture ( on l’apprend à l’école,
n’est-ce pas ?) avant d’étudier celle des autres.
Commençons par lire Apulée de Madaure, le premier
roman écrit dans l’histoire de l’humanité. Le reste
suivra!
En l’absence d’instituts de sondage
fiables, personne n’est en mesure de vous
fournir des données qui pourront servir
d’instrument de travail aux professionnels de
l’édition.
LNR/ A votre avis, est-ce la création qui façonne les
goûts du public ou c’est les choix du publics
qui modèlent la création ?
Quand la mauvaise monnaie chasse la bonne, vous aurez
une culture au rabais. Le désengagement de l’Etat a
provoqué des dysfonctionnements terribles ( bien que
je ne sois pas un partisan de l’Etat-Providence) d’où
à un moment donné tous ces ouvrages destinés en France
au pilon et ramenés par conteneurs par des
importateurs. Quand les pouvoirs publics ont une
vraie politique culturelle, il ne faut pas craindre
pour les goûts du public. C’est la débandade,
l’intégrisme pernicieux et l’import-import qui vous
décervellent une société!
Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République, Lundi 14 janvier 2008)