Chronique : Le temps des désillusions

Par Chérif Abdedaïm, le 31 mars 2017

Coïncidence (ou pas) du calendrier, deux importants voisins de la Syrie se sont rendus à Moscou pour rendre visite au boss du conflit. Commençons par Netanyahou. Bibi, le fou l’a mauvaise en ce moment, voyant l’Iran reprendre plus que jamais pied en Syrie et l’arc chiite se reconstituer. Ses déclarations délicieusement biaisées en témoignent : « Ces dernière années, nous avons vu de grands progrès dans la lutte contre l’islamisme sunnite radical porté par l’Etat Islamique et Al Qaïda. »

Jusqu’ici, tout va bien… « Mais il y a la menace de l’islamisme chiite radical, pas seulement pour notre région mais pour le monde entier. »

Pardon ? On ne sache pas que le Hezbollah ou l’Iran aient mis le monde à feu et à sang, faisant sauter des bombes ou égorgeant de Paris à Dhaka, de San Bernardino à Kaboul… Pauvre Bibi, tout tourneboulé par l’évolution du conflit syrien. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, il a été pris d’une inspiration historico-eschatologique à laquelle Poutine a mis fin en le remettant gentiment à sa place : Vladimir Poutine a invité Benjamin Netanyahu à tourner la page quand le Premier ministre israélien a évoqué la volonté ancestrale des Perses et de leurs « héritiers » iraniens de « détruire le peuple juif », le président russe estimant qu’il s’agissait là d’histoire ancienne.

Reçu au Kremlin, le Premier ministre israélien a violemment critiqué l’Iran, allié de la Russie au Proche-Orient. « Il y a 2.500 ans, il y a eu une tentative en Perse de détruire le peuple juif. Cette tentative a échoué et c’est ce que nous célébrons à travers la fête » de Pourim, a déclaré Netanyahu au chef de l’Etat russe. La fête de Pourim célèbre, selon la tradition juive, la victoire des juifs contre un vizir de l’empire perse, Haman, au Ve siècle avant J-C.

« Voilà qu’aujourd’hui l’Iran, héritier de la Perse, poursuit cette tentative de détruire l’Etat juif. Ils le disent de la façon la plus claire, ils l’écrivent sur leurs missiles balistiques », a-t-il affirmé. « Oui, enfin, c’était au Ve siècle avant notre ère », a répondu, ironique, le président russe. « Aujourd’hui, nous vivons dans un monde différent. Alors parlons-en », a-t-il ajouté.

L’Iran est considéré comme l’ennemi numéro Un par l’Etat hébreu (…) Benjamin Netanyahu dénonce régulièrement le soutien militaire de l’Iran au régime de Bachar el-Assad dans son conflit face à la rébellion syrienne. Dans le même registre, Netanyahu avait déclaré qu’il allait tenter de convaincre Vladimir Poutine d’empêcher une présence militaire iranienne permanente en Syrie.

Plus encore que Bibi la terreur, le sultan est consterné par l’évolution récente du conflit. Ses rêves néo-ottomans de percée vers le centre de la Syrie et de recomposition du pays sont morts et enterrés. Qui plus est, ses manigances dans le nord syrien ont eu l’incroyable résultat de rapprocher Russes et Américains sur le terrain, même si la nouvelle direction prise par Trump y est aussi pour beaucoup.

La rencontre militaire tripartite turco-américano-russe d’il y a quelques jours, à la demande de la partie turque affolée des intentions de Moscou et Washington, n’a semble-t-il rien donné. L’accord entre Kurdes (donc les Américains derrière) et Syriens (donc les Russes) pour Manbij commence à se mettre en place. Des forces spéciales russes accompagnent les militaires syriens pour bien montrer à Erdogan que la partie est finie. Aiguille dans le coeur ottoman, Syriens, Kurdes et Russes se retrouvent dans la bonne humeur, entamant des danses endiablées pendant que les Turcs et leurs affidés rongent le canon de leur fusil à quelques kilomètres.

Ne manquaient que les Américains… C’en est trop pour le sultan, en plein casse-tête. Des combats ont lieu en certains points, les sbires turquisés bombardant les nouveaux arrivants, se prenant une volée de bois vert par les YPG en retour. Certains rapports non confirmés font état de la mort de 8 soldats syriens. Si c’est le cas, il va vite falloir qu’Ankara mette le holà sous peine de provoquer la colère du Kremlin.

Ca tombe bien, Erdogan s’est rendu également à Moscou. Des premiers éléments qui ressortent, le sultan est tout miel avec le tsar : « la coopération militaire avec la Russie est fondamentale… les entreprises russes ne devraient pas être sanctionnées par l’Occident… notre coopération énergétique est indépassable… des discussions de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie devraient avoir lieu sous médiation russe… »

S’il espère, en contrepartie, en retirer un feu vert pour marcher sur Manbij et/ou Raqqa, il en sera pour ses frais. La route est complètement bouchée et la présence de soldats russes et américains est un message clair visant à refroidir ses ardeurs. Comment dit-on game over en turc ?

Un peu plus au sud, l’armée syrienne continue son inexorable avance contre Daech, profitant de l’épuisement des petits hommes en noir après des mois de rudes combats à Al Bab contre des Turcs tout aussi épuisés. Faire faire le sale boulot par un tiers pour venir tirer les marrons du feu à la fin de la pièce, ça aussi c’était prévu…

Il y a quelques jours, les troupes loyalistes ont atteint le lac Assad pour la première fois depuis… 2012 ! Suite à quoi, c’est la base aérienne de Jirah qui est tombée, le tout sous le déluge de l’aviation syro-russe. Le territoire repris sans coup férir en dix jours est considérable, au prix de pertes minimes.

Reste l’Idlibistan qui, sans surprise, s’enfonce dans le chaos inter-« modérés ». Un jour après un éphémère accord passé entre Ahrar al-Cham et Tahrir al-Cham, la nouvelle fédération d’Al Qaïda, de violents combats ont déjà lieu. Damas et Moscou attendront-ils que le fruit soit pourri pour le cueillir ? Peut-être pas si l’on en juge par la nouvelle de l’envoi de combattants qaédistes près d’Alep en prévision d’une offensive des loyalistes.

L’armée syrienne est trop affaiblie par six années de guerre pour pouvoir mener de front et pleinement ces deux campagnes. Est ou ouest, désert ou Syrie utile ? Les prochains jours nous le diront…

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