Chronique : Débâcle

Par Chérif Abdedaïm, le 10 décembre 2016

Apparemment, nous assistons à l’écroulement d’un véritable château de cartes en Syrie. C’est un véritable fiasco pour les coupeurs de tête modérés d’Alep… Chaque heure apporte son lot de nouvelles et elles sont mauvaises pour les protégés du camp du « Bien » ; les quartiers rebelles tombent les uns après les autres.

Après la prise d’Hanano, l’armée syrienne et ses alliés ne se sont pas arrêtés en si bon chemin. Les districts adjacents, notamment l’important Jabal Badro, ont été pris d’assaut. Le patient travail de renseignement russe durant la « trêve humanitaire » ainsi que les drones ont permis aux Sukhois et autres Mig de vaporiser les barbus.

La partie nord de l’enclave s’écroule comme un château de cartes et les djihadistes sont en train de l’abandonner. Celle-ci se réduit à peau de chagrin et, chose intéressante, les Kurdes d’Alep participent à la curée.

Pour pouvoir rejoindre leurs compères du sud de l’enclave, les rebelles doivent passer par le goulot d’Al Sakhur, sous le feu des loyalistes. Pire ! selon des rapports non encore confirmés, l’armée aurait déjà pris ce point stratégique et coupé l’enclave en deux.

Après des mois de relatif statu quo, le ciel est tombé sur la tête des modérément modérés en quelques dizaines d’heures.

Restera encore la partie sud de l’enclave où les loyalistes commencent aussi à avancer. Mais le sort d’Alep est scellé : la ville reviendra intégralement dans le giron gouvernemental, la seule incertitude demeurant le facteur temps.

Du côté Est, les médias kurdes ont déclaré, fait intéressant, que la bataille pour Al Bab était une mini-guerre mondiale et prédit une victoire de l’armée syrienne, « préférable pour les Kurdes à une victoire turque ». Les Russes ont-ils enfin réussi à mettre d’accord, plus seulement localement mais à l’échelle nationale, Assad et les Kurdes ? Alliance militaire contre les djihadistes modérés ou immodérés en échange d’un Kurdistan autonome au sein d’une Syrie fédérale : c’était le plan de Poutine depuis le début alors que Damas freinait des quatre fers.

Toujours est-il que, accord politique ou pas, l’alliance militaire de facto kurdo-loyaliste semble sur les rails et avance à bonne vapeur, menaçant de couper et broyer l’ASL barbue sultanisée. Pas folle, cette dernière a depuis plusieurs jours cessé ses opérations sur Al Bab pour renforcer ses flancs. Mais à moins d’un investissement turc bien plus conséquent sur le terrain (et la multiplication des pertes ottomanes ne plaide pas en faveur de cette hypothèse), cela paraît sans espoir.

Ainsi, la prise d’Alep, incontestable tournant de la guerre, libérera des dizaines de milliers de soldats qui iront renforcer les autres fronts, chaque fois moins nombreux d’ailleurs et libérant à leurs tour des milliers de combattants. Resteront alors deux gros morceaux :

1-la province d’Idlib où Al Qaïda, Ahrar al-Cham and Co, en relatif état de faiblesse après les pilonnages russes, sont d’ailleurs en train de se dévorer entre eux.

2-l’Etat islamique.

Dans ces deux cas, un délicieux retour à l’envoyeur se profile. Pressés de tous côtés, les djihadistes d’Idlib n’auront qu’une échappatoire : la Turquie, où tonton Erdogan aura toutes les peines du monde à les contrôler. Quant à Daech, il serait intéressant de passer en revue quelques éléments qui font partie des grands enjeux de la guerre en Syrie. Dans ce contexte, un article passionnant du site spécialisé Oil Price s’attache aux causes énergétiques du conflit syrien, que nous avons évoqués dans une précédente chronique. Les pays du Golfe (dont le Qatar et son projet de méga-gazoduc) voulaient faire transiter leurs fabuleuses ressources en hydrocarbures vers l’Europe, le tout sous contrôle américain, ce qui aurait eu pour effet de marginaliser considérablement la Russie. Passer par l’Irak saddamique puis chiite étant impossible, la seule voie pour les pipelines du Golfe était la Syrie, pays à majorité sunnite qui ne poserait aucun problème une fois Bachar renversé.

Assad ne l’entendait pas de cette oreille, qui mettait une contre-proposition sur la table : un tube « chiite » Iran-Irak-Syrie. De quoi donner une crise d’urticaire aux cheikhs du Golfe et à leur allié américain. Quatre ans après, Riyad, Doha et Washington n’ont pas abandonné l’idée bien que le projet paraisse maintenant bien compromis (même si Assad perdait finalement, l’EI est devenu totalement incontrôlable).

Cela dit, on a vu il y a quelques jours comment la coalition irano-irako-syro-russe pourrait, avec l’aide des Kurdes au nord, mettre fin à l’EI. Notons d’ailleurs au passage qu’à l’est, les Irakiens commencent à avancer et ont quasiment réussi à tuer le calife grâce au centre de renseignement commun mis sur pied avec Téhéran, Moscou et Damas (ce n’est certes pas sur les Américains que Baghdad pouvait compter pour trouver les cibles de l’EI…)

Du coup, entre la poussée Syrie-Iran-Hezbollah à l’ouest, kurde au nord et Irak-Iran à l’est, le tout soutenu par l’aviation russe, l’Etat Islamique serait cerné et n’aurait plus qu’une échappatoire : vers le sud, vers… l’Arabie Saoudite !

Ô divin retour à l’envoyeur, renvoi du monstre à son créateur… Riyad prend les choses suffisamment au sérieux pour ériger une frontière électronique. Mais si cet amusant gadget peut stopper quelques djihadistes égarés dans le désert, que fera-t-il face à des (dizaines de) milliers de fanatiques surarmés et désespérés ? Gageons que les bombes US retrouveront soudain toute leur efficacité mais serait-ce suffisant ?

Si l’EI entre en Arabie Saoudite, c’est tout le fragile édifice de la monarchie moyenâgeuse wahhabite qui explose. Et avec elle les prix du pétrole. Pour Poutine, ce serait un incroyable triple coup : s’allier aux Kurdes et ravaler la Turquie au rang de faire-valoir, détruire la maison des Seoud et enfin faire grimper les prix du pétrole à des niveaux jamais atteints. Nous n’en sommes pas (encore ?) là…

Chérif Abdedaïm

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