Il était une fois Picrocholand…

Conte d’Aline De Diéguez

Aline de Diéguez

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Il était une fois Picrocholand…

Petit conte sur le monde tel qu’il va

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I

Il était une fois un pays qui avait fabriqué des armes si puissantes qu’il rêvait de faire la guerre aux étoiles.

De même qu’une grosse colonie de fourmis envoie des éclaireuses, puis un groupe entier dirigé par une nouvelle reine, fonder une colonie reliée à la maison mère, le paradis des Picrocholiens a été fondé par un détachement de colons issu du paradis des déiphages.

Ils s’installèrent sur une terre qu’ils déclarèrent pure de toute souillure.

Il y avait bien sur place quelques bipèdes emplumés, mais les éclaireurs avaient rapidement nettoyé le terrain. Pas de pitié pour les primitifs qui se permettaient de défendre leurs terres et de s’opposer à l’arrivée de la civilisation dans ces contrées sauvages. Ces sous-hommes ne méritaient pas de vivre et les Picrocholiens le prouvèrent de la manière la plus expéditive qui soit.

Ainsi, grâce à l’ingénieuse collaboration d’un éminent représentant de cette peuplade, Sir Jeffery Amherst, associé à un commerçant avisé du nom de Rabbi Sharfman, les tribus Shawnee, Mingo, and Delaware furent prestement éliminées. Nos deux compères avaient en effet inventé le judicieux stratagème qui consistait à offrir à des populations naïves et confiantes des couvertures et du linge infectés par la variole des Juifs caucasiens. Un plein succès a récompensé leurs efforts et le prix de leur investissement.

Dans le Colorado, un autre célèbre Picrocholien, le colonel John Chivington fit, avec et ses cavaliers, un travail remarquable – du "bon boulot" selon l’expression élégante d’un domestique de l’empire à propos des assassinats commis dans une contrée exotique par des égorgeurs cannibales. Le "boulot" du colonel Chivington connut son apogée à Sand Creek. La troupe se rua sur un paisible camp Cheyenne et trucida tout le monde de la manière la plus sanguinaire et la plus barbare possible afin d’inspirer une salutaire terreur à toutes les autres tribus qui se seraient avisées de résister à l’innocent envahisseur. Les soldats scalpèrent les hommes, étripèrent femmes et enfants, mutilèrent les corps et fracassèrent les crânes des nourrissons.

D’innombrables exploits du même tonneau vinrent à bout de la racaille miséreuse qui avait l’audace de se prétendre propriétaire de son territoire. Ces sauvages ne savaient pas encore que les nouveau-venus étaient une espèce humaine supérieure, une race de maîtres, qu’ils avaient donc toujours raison et qu’ils l’emportaient partout où se posaient leurs augustes semelles. "Nous sommes justes par essence et forts par nature. Nous incarnons la Démocratie et la Liberté en marche sur la planète", tel était leur discours conscient et inconscient. En un mot comme en cent, "nous sommes exceptionnels" se susuraient-ils à eux-mêmes, avant même que leur "exceptionnalisme" débarque dans le discours officiel de leur dernier empereur..

En éradiquant les emplumés, les Picrocholiens avaient découvert la stratégie victorieuse de la conquête territoriale qu’ils nommèrent benoîtement pacification.

Durant un interminable siècle, il surent utiliser ce procédé avec un succès grandissant, faisant fi de la souffrance, de la désolation et de la mort que leur pacification engendrait partout où ils passaient.

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II

Forts de leurs premiers exploits les pieux colons originels clamèrent alors aux quatre vents que le territoire qu’ils occupaient était parfaitement désert. Se référant à notre éminent fabuliste, ils se proclamèrent les premiers occupants. En bonne logique capitaliste, ils déclarèrent dans la foulée et urbi et orbi, qu’ils étaient désormais les seuls et uniques propriétaires des plaines, des fleuves, des montagnes et de tout ce qui vole, court ou rampe sur cette terre, ainsi que de toutes ses richesses et cela jusqu’au noyau ferreux qui gît en son centre.

Ils avaient d’abord baptisé leur Nouveau Monde Eden, mais sous l’impulsion de leurs belliqueux empereurs successifs, cette région prit le nom de Picrocholand.

Il faut savoir que leur ancêtre éponyme, Picrochole 1er, s’était illustré dans la féroce Guerre des fouaces dont les échos résonnent encore en pays angevin. Les épisodes de cette guerre mémorable nous sont connus grâce au récit minutieux qu’en fit le talentueux chroniqueur de l’époque, François Rabelais, dans ses célèbres Aventures du géant Gargantua, de son père Grandgousier et de son fils Pantagruel.

En effet, cette Odyssée auprès de laquelle celle du grand Homère est une bluette pour demoiselle, reposait sur une méchante querelle de voisinage entre le cruel Picrochole et le gentil souverain voisin, notre illustre Grangousier, à propos d’une question de brioches vilainement malmenées. Elle avait conduit le belliqueux Picrochole à mettre en branle une gigantesque soldatesque, équipée jusqu’aux dents. L’impressionnante artillerie de l’agressif Picrochole avait décimé tout ce qui se trouvait sur son passage, les porcs, les truies, les fermiers, les canards, les gorets et avait failli dévaster les vignes des saints ermites de l’abbaye de Seuillé, lesquelles n’avaient été sauvées de la destruction que grâce à l’intervention musclée de Frère Jean des Entommeurs. Le saint homme expulsa les malotrus à grands coups de bâton et réussit à préserver le divin nectar produit par les vignes du Seigneur.

Sur le point d’être submergé, Grangousier fit alors appel à son géant de fils, Gargantua, qui arriva à bride abattue sur son énorme jument, laquelle, en urinant, provoqua une crue si phénoménale qu’elle noya toute l’armée de Picrochole et sauva le royaume de Grangousier.

Ce dernier paragraphe révèle d’une manière aveuglante la persistance et la force du patrimoine génétique dans les comportements humains et confirme que les deux derniers empereurs de la funeste lignée picrocholique – leurs Altesses impériales Picrochole XLIII, dit Bushus Debilus et Picrochole XLIV, plus connu sous le nom de Barakus Dronomaniacus – sont bien les dignes descendants de leur belliqueux et acariâtre ancêtre, le méchant Picrochole 1er.

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III

Comme il arrive souvent, la prospérité de la colonie a dépassé celle de la maison-mère. Les Pïcrocholiens en furent tellement fiers, et même tellement bouffis d’orgueil, que leur tête s’est mise à enfler. La petite bulle d’air et de folie qui permet à chacun de flotter légèrement au-dessus du sol a si puissamment gonflé dans leur cervelle que telle l’hélium d’une montgolfière, elle s’est propagée dans l’ensemble des circonvolutions cérébrales et a fini par envahir la totalité de leurs lobes frontaux.

Désormais, tous les Picrocholiens sont affligés d’une grosse tête dans laquelle se loge commodément leur bonne conscience, leurs illusions sur eux-mêmes, leur arrogance, leur cupidité, leur cruauté et leur indifférence à tout ce qui grouille au-delà de leurs frontières.

Ils sont persuadés qu’ils représentent, comme le proclamait un des leurs ancêtres, Thomas Jefferson, "the world’s best hope", l’"indispensable nation" du monde civilisé, autant dire un phare destiné à guider tous les autres peuples sur la route du Bien et des félicités terrestres avant que celles-ci se métamorphosent en félicités éternelles. La terre conquise sur les emplumés devenait le lieu idéal où se réaliseraient les desseins de la divine Providence.

C’est donc en ce lieu béni, laboratoire d’un futur mirobolant, que le retour du messie allait coïncider avec un avenir glorieux dont ils seraient les heureux bénéficiaires.

En conséquence, ils se sont donné pour devise: Per aspera ad astra.

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IV

Pour faire court, les Picrocholiens appellent ROW – abréviation de Rest of the World – les territoires mystérieux, barbares et effrayants qu’ils se proposent de sauver des maléfices de Satan. D’ailleurs ne se proclament-ils pas eux-mêmes, et en toute modestie, tantôt la "nouvelle Jérusalem", tantôt le "nouveau Canaan "?

Les contrées qui clapotent à leurs frontières occupent-elles 98% de la superficie de la machine ronde? Qu’à cela ne tienne, les vaillants missionnaires de la Démocratie bottée, messagers du Progrès et de la Justice, sont en permanence sur le pied de guerre. Brandissant l’étendard du "Manifest Destiny" qui leur permet de débouler sur le monde, ils en profitent pour s’approprier terres et richesses sous couleur de délivrer le monde de l’oppression des tyrans et d’apporter aux peuples Liberté, Bonheur et Démocratie par les mêmes moyens que ceux utilisés contre les tribus d’emplumés.

Comme l’écrivait notre sage Montaigne, "Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage". Mais cette belle pensée est incompréhensible à une peuplade habitée par un complexe de supériorité chez laquelle un étalage de la force tient lieu de politique.

C’est pourquoi les Picrocholiens appellent tyrans tous les dirigeants rowiens qui ont l’audace de ne pas se plier à leurs lois et à se prétendre les maîtres de leur boutique . Quant aux gouvernements légitimes qui leur déplaisent, ils sont qualifiés péjorativement de régimes: toutes les "voix de son maître" dans la presse écrite ou audiovisuelle, tant à l’intérieur de l’empire que chez ses vassaux, se sont empressées d’entonner en choeur, en bons petits soldats, leur mépris pour le "régime de Bachar", pour feu le "régime de Chavez", pour le "régime des mollahs" ou pour le "régime de Poutine", personne n’osant évoquer le "régime de Netanyahou".

Les Picrocholiens clament qu’eux seuls sont les détenteurs privilégiés d’une mission chue directement de la galaxie qui fait d’eux des gestionnaires mondiaux de toutes les crises qui secouent la planète en vertu de leur "responsabilité de protéger" les populations victimes d’Etats "maléfiques" ou "voyous".

En application de ce généreux projet, les innocents missiles de la Démocratie picrocholine et autres "bombardements démocratiques" ont libéré en les écrasant sous des tapis de bombes trente neuf tribus, Etats et Etaticules rowiens depuis l’an de grâce 1945 et plus d’une centaine depuis leur débarquement au paradis.

Quelques exploits particulièrement éclatants émaillent les célèbres "interventions humanitaires" calquées sur les méthodes de pacification utilisées lors des guerres indiennes évoquées ci-dessus. Ainsi, en 1898, les Picrocholiens inventèrent "l’amendement Platt", l’ancêtre du moderne et bien connu "droit d’ingérence humanitaire" et qui , sous le commandement du général J. Franklin Bell les lança dans une croisade destinée à "libérer" Guam, Cuba, Porto-Rico de la "tyrannie coloniale" espagnole.

Mais figurez-vous qu’à l’instar des Indiens, ces sauvages refusaient mordicus leur libération. Les braves libérateurs ont donc dû recourir à la contrainte contre ces ingrats : "Toute la population en dehors des villes principales à Batangas a été dirigée vers des camps de concentration ", a rapporté l’historien Stuart Creighton Miller. Quant aux récalcitrants opiniâtres, hommes, femmes et enfants, ils ont purement et simplement été exécutés. Tous. Les corps exposés, empalés afin de susciter l’horreur et la terreur chez les survivants.

Les empereurs picrocholiens successifs appellent bénévolente assimilation l’ensemble des méthodes de coercition qui permet d’aboutir à une domestication des populations traitées et à une non moins bénévolente appropriation des terres et des richesses des peuplades pacifiées.

Les méthodes expérimentées à cette occasion se retrouvent, perfectionnées, modernisées et affinées dans les annexes du paradis que sont aujourd’hui Guantanamo, Abu Ghraib ou Bagram.

Mais la générosité des Picrocholiens ne connaît pas de limites. C’est pourquoi, selon la philosophie bien connue du Sapeur Camember, l’empire a dépassé les bornes du cynisme, penseront les naïfs, en s’instituant, en douce, un pédagogue mondial ès torture. Il est vrai qu’il s’est-il employé avec zèle à enseigner à ses vassaux son immense savoir-faire en cette spécialité. Comme il est prudent et n’a que peu confiance dans QI et le talent des Rowiens, il a édité des manuels à l’intention des apprentis-tortionnaires. Il a même fait produire tous les outils nécessaires à leur art et les leur a charitablement offerts afin d’équiper au mieux les centres de torture disséminés un peu partout au milieu des Etats rowiens complaisants qui acceptaient de jouer le rôle de poubelle de l’empire.

Confortablement assis à son bureau, tel ou tel bureaucrate peut donc ordonner le kidnapping des Rowiens jugés suspects, de les livrer aux mains expertes des professionnels formés par les excellents pédagogues picrocholiens . Pour finir les loques qui survivent à la machine pénitentiaire picrocholienne sont jetées dans un ces culs-de-basse-fosse où ils disparaissent aussi totalement que dans un puits sans fond.

La pureté de Picrocholand est préservée, les déchets sont traités hors des frontières .

La calcification de la cruauté aseptisée et innocente constitue, chez le Picrocholien une forme de tradition culturelle aussi fortement incrustée dans son patrimoine génétique que l’impossible sédentarisation des roms, comme vient de le déclarer un ami de l’empire.

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V

L’opinion de l’amas exogène et indistinct des Rowiens de tout poil et de toutes couleurs possède aux yeux des Picrocholiens aussi peu d’importance que celle du vermisseau qu’ils écrasent d’un gros orteil dédaigneux. Or, leur orteil, les Picrocholiens l’ont vraiment très gros, comme tout le reste de leur personne d’ailleurs. En effet, la silhouette d’une grande partie de la population a, elle aussi, subi des modifications morphologiques spectaculaires. Comme beaucoup d’entre eux se gavent de grosses miches de pain fourrées de mélanges sucrés ou dégoulinants de graisse, ils ressemblent de plus en plus aux beignets soufflés que nous cuisons dans l’huile ou aux vers blancs qui se cachent sous les pierres plates.

Ainsi, un Martien débarquant sur notre planète saura reconnaître au premier coup d’œil qu’il existe, en Picrocholand, deux variétés d’humains. Très vite il se rendra compte que les dominants sont plutôt maigres, en général de teint clair et les dominés – les plus nombreux – plutôt gras et bronzés. Nul besoin d’imaginer un meilleur des mondes futur. Il est déjà là.

Néanmoins, du haut en bas de l’échelle sociale, les Picrocholiens se sentent uniques et exceptionnels. Ils écartent d’un Pfttt méprisant les jaloux qui s’avisent d’invoquer contre leurs actions des lois internationales ou toute autre foutaise appelée morale universelle ou lois internationales. Ils sont persuadés que la nation picrocholine est dotée de qualités uniques et qu’en conséquence, elle est moralement supérieure à toutes les autres nations qui peuplent la machine ronde.

Ainsi, quand Picrochole Bushus Debilus fait promulguer des lois autorisant les traitements dégradants, quand Picrochole Dronomaniacus légalise la torture, seuls des esprits suspicieux et malveillants ne voient pas que les tortures de la picrocratie sont d’une autre essence que les tortures des infâmes tyrans au "régime" pestilentiel, dont ils arrosent les pays de bombes, écrasant au passage la population – les victimes étant qualifiées pudiquement de "dommages collatéraux".

C’est pourquoi le pouvoir picrochratien est le maître du langage et sa puissance lui permet de rendre blanc le noir et noir le blanc le plus immaculé. Le Bien est Bien quand le régime picrocratique le proclame tel.

Comme chacun peut le constater au pays des mille et une nuits, dans les déserts libyens ou les vallées himalayennes, les vertueuses troupes de la Démocratie picrocholienne ont apporté le bonheur, la paix et la prospérité aux peuples pacifiés et libérés à la pointe de leurs saints missiles et de leurs bombes démocratiques.

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VI

Comme le surgissement des Picrocholiens dans les affaires de la planète date de la dernière pluie, leur assurance et leur arrogance sont inversement proportionnelles à l’épaisseur de leur histoire collective et à leur expérience de la politique, si bien que leur compréhension du monde se résume au binôme noir-blanc, Bien-Mal.

Aussi ne connaissent-ils qu’une seule forme de stratégie militaire, celle dite "du tapis de bombes", largement utilisée en Mésopotamie et récemment reprise par leur meilleur allié, que six milliards de Rowiens ont vu ravager le Pays du Cèdre pendant trente trois longues journées, et cela avec la bénédiction et l’aide active du grand protecteur . Ces deux "peuples élus" censés divinement guidés par la Providence ont d’ailleurs inventé et appliqué "the art of creative destruction", variante picrocholienne du très ancien: "Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens".

A la fin de la seconde guerre mondiale, la générosité libératrice de l’armée picrocholienne a si bien libéré les Philippines du joug japonais, que Manille fut la ville la plus détruite de tout le continent asiatique … et que trois quarts de siècles après, la capitale n’a toujours pas retrouvé la qualité de vie et les infrastructures qu’elle possédait avant sa libération.

Les Picrocholiens clament haut et fort que ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux.

Point n’est besoin de dictature policière visible pour canaliser les troupeaux à l’intérieur et à l’extérieur de l’empire. Les Picrocholiens dominants sont de redoutables professionnels dans l’art de soumettre les masses à une manipulation permanente par l’image, la publicité pour toutes les formes de consommation et cela avec la complicité spontanée ou grassement lubrifiée des organes de presse et des innombrables sectes religieuses.

En conséquence, la masse des Picrocholiens elle-même est désormais si bien domestiquée que l’espionnage généralisé qu’elle subit de la part de ses dominants est non seulement accepté sans murmure, mais plébiscité, au nom d’une "sécurité" menacée à chaque seconde par une invasion de Rowiens jaloux ou même d’extra-terrestres.

Il faut dire qu’une propagande et une désinformation soigneusement conçues et habilement distillées par les porte-paroles du gouvernement picrocholien et de ceux des dociles vassaux imprègnent si totalement les cervelles pauvrement nourries des masses de la certitude que le monde et la politique sont d’une simplicité biblique et que la consommation et l’accumulation de biens sont les conditions nécessaires du bonheur, que les Picrocholiens sont persuadés que la gestion politique du pays et du monde se réduit aux catégories "divin" et "satanique".

En Picrocholand la richesse est vénérée en ce qu’elle constitue le signe de l’élection divine, alors que la pauvreté prouve que le "God" dans lequel "trust" les Picrocholiens méprise les peuplades qui traînent dans le peloton de queue de la course au profit. N’est-il pas écrit sur tous les billets généreusement imprimés dans les sous-sol des banksters: In God we trust ? Plus un Picrocholien possède de cartes de crédit, mieux il est considéré car c’est là le signe qu’il est un excellent consommateur, donc un excellent citoyen.

De plus, tous, maîtres et dominés, prétendent que leurs empereurs successifs possèdent une ligne téléphonique directe avec le Créateur et que celui-ci non seulement veille sur l’empire d’une manière toute particulière, mais qu’il a chargé ses habitants de la mission de civiliser des Rowiens incultes en leur faisant avaler, de gré ou de force, les règles et les lois picrocholines. Leur Dieu tout-puissant n’est pas, ils en sont sûrs, un Grand Trompeur comme un de ces Frenchies honnis, gardien des portes de l’enfer, avait voulu l’insinuer.

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VII

Les Picrocholiens ont le génie et la bosse du commerce. Ils peuvent d’autant plus aisément accumuler des richesses qu’ils ont trouvé une fabuleuse martingale qui leur permet de satisfaire tous leurs désirs. Il s’agit d’une trouvaille miraculeuse et beaucoup plus efficace que celle des alchimistes qui rêvaient de changer le plomb en or. Les Picrocholiens ont fait beaucoup plus fort: ils métamorphosent du vulgaire papier imprimé en lingots d’or.

Certains malveillants vont jusqu’à appeler cette juteuse opération l’escroquerie du millénaire. Des envieux affirment qu’on n’a rien vu de plus pervers et de plus néfaste pour la population rowienne depuis l’apparition de l’homo erectus et que l’empire aux pieds d’argile repose sur une magouille de faux monnayeurs.

Toujours est-il, c’est bien cette ruse financière qui leur a permis depuis un siècle de vivre grassement en bénéficiant d’un jackpot permanent. Les Picrocholiens ont ainsi pu, d’abord subrepticement, puis ouvertement, édifier un gigantesque empire économique et militaire. Ils se sont alors imaginé qu’ils étaient tout puissants et omniscients – en un mot, géniaux. Ils se sont alors persuadés qu’il était logique qu’il jouissent en tous domaines d’une impunité et d’une immunité qui leur assurent un statut suréminent par rapport à la masse des Rowiens.

Oublieux des conditions monétaires exceptionnellement favorables que les Picrocholiens avaient extorquées au reste du monde au fil des années, les Rowiens leur ont longtemps voué une admiration béate et même un amour ardent . Ils voyaient en eux l’hyperpuissance bienveillante chargée de régler avec sagesse et lucidité tous les conflits internationaux. C’était leur guide et leur modèle. Il est bien connu que l’amour rend aveugle.

L’image d’un de leurs représentants particulièrement flagorneur et quasi en extase d’avoir pu toucher le bout des doigts de son Altesse impériale Debilus, même s’il lui a fallu grimper sur un tabouret pour parvenir à sa hauteur, a frappé tous les esprits.

Cette attitude extatique quasi universelle a eu pour conséquence calamiteuse de geler les neurones des Rowiens et de paralyser leur esprit critique. Cependant, des tentatives de rébellion et de sortie de l’hibernation mentale commencent de se manifester de plus en plus ouvertement. Il se peut que le réchauffement climatique produise un effet bénéfique indirect et que les cervelles des Rowiens commençant à dégeler, les neurones redeviendront alertes et se libèreront de la gangue glaciale de vénération, de soumission et de passivité qui les emprisonne.

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VIII

La guerra, la guerra, la guerra chante Clorinde avant d’engager un combat à la vie à la mort contre Tancrède, dans le célèbre madrigal de Monteverdi. Les Picrocholiens , quant à eux, sont une incarnation de la guerre. En guerre permanente depuis leur débarquement sur la terre volée aux emplumés, on compte à leur actif plus d’une centaine d’expéditions durant le dernier siècle. Un record qu’il sera impossible de battre.

Le monde entier a été témoin de l’aisance avec laquelle l’armée de sa Majesté Picrochole Bushus Debilus a quasiment réduit en un amas de gravas une des plus anciennes civilisations du monde. Un feu d’artifice de missiles, de bombes au phosphore, à l’uranium a illuminé la région durant de longues semaines et a pétrifié ses alliés d’admiration de terreur. "Shock and Awe". A la suite de cet exploit, Picrochole XLIII Debilus, en extase, n’a pas hésité à claironner, afin que nul n’en ignore : "Nous sommes exceptionnellement bons. Nous sommes le peuple élu."

A l’instar de son célèbre ancêtre éponyme Picrochole 1er, Debilus quarante troisième a écrasé sous les chenilles de ses chars non seulement les poules, les canards ou les chiens, mais les hommes, les femmes, les enfants, les maisons, les gares, les hôpitaux, les musées, les centrales électriques, les usines, les théâtres et tout ce qui aurait eu la malchance de se trouver sur le chemin du destin glorieux de l’angélique armée du paradis démocratique.

Des théoriciens de cette nation à l’esprit inventif et primesautier appellent "chaos constructif" les ruines et les dévastations qui accompagnent chacune des interventions "humanitaires" de la picrocratie.

Quant à son Altesse impériale Picrochole XLIV Dronomaniacus, elle est à la fois plus rusée et plus sournoise. Aux boum boum sonores et éblouissants des missiles et des bombes elle préfère l’ombre des bureaux et la tactique hypocrite et proprette de la mort fonctionnarisée.

Silhouette élastique, dents blanches, un sourire de publicité pour marque de dentifrice, une décoration de prix Nobel de la paix en bandoulière, chaque début de semaine, Dronomaniacus, tranquillement assis à son bureau, assassine bureaucratiquement une poignée de Rowiens qui vaquaient à leurs affaires à six ou dix mille kilomètres du douillet bureau de son Altesse picrocholienne.

L’empereur picrocholien se sent un substitut de Dieu. Comme la justice divine, la sentence picrocholienne est sans appel et sans miséricorde. Une signature, un clic d’ordinateur et un jouet électronique vous pulvérise, aux antipodes, le condamné à mort qui ignorait sa sentence. Certes, elle pulvérise en même temps une poignée de Rowiens de tous âges qui avait eu la mauvaise idée de se trouver dans les parages. Mais un Rowien de plus ou de moins n’empêchera aucun Picrocholien de dormir.

Pichrocole Dronomaniacus s’en lave les mains, l’âme légère et le sommeil profond.

Car c’est toujours au nom de la morale que les Picrocholiens incarnent de la pointe des cheveux aux orteils, qu’un ancien responsable de la politique étrangère de cet empire a inventé la théorie dite de "l’intervention humanitaire" au nom d’une "responsabilité de protéger" les peuples victimes de gouvernants "voyous", "tyrans", "barbares", "dictatoriaux", et tutti quanti, théorie qui connaîtra un succès éclatant chez les domestiques de l’empire sous la dénomination de "droit d’ingérence humanitaire" .

En vertu de ce droit que l’empire picrocholien s’est généreusement accordé à lui-même, il se donne le pouvoir d’intervenir où et quand il lui semble bon ou de tracer des lignes rouges – la ligne jaune est déjà prise – déclenchant automatiquement une pluie de missiles sur l’Etat voyou qui a osé provoquer sa réprobation. Il se donne également le droit et le pouvoir de provoquer la déstabilisation de gouvernements qui lui déplaisent en suscitant, favorisant et finançant des révolutions aux noms multicolores ou gracieusement champêtres: révolution orange, blanche, rouge, verte, printemps arabe, et cela au moyen des innombrables cellules d’espionnage camouflées en Organisations non gouvernementales, plus connues sous le nom d’ONG, parfaitement gouvernementales et grassement alimentées en monnaie facilement imprimée par Picrocholand.

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IX

Dronomaniacus s’est récemment avisé qu’un méchant tyran sévissait quelque part dans un étaticule sis dans les marches de l’Asie – que ses sujets seraient d’ailleurs bien incapables de situer sur la mappemonde. Des voix de l’au-delà l’ont informé que ce vilain dictateur répandait sur sa population une vapeur illicite. Son nez délicat, snif, snif, a décelé une odeur de gaz, snif, snif.

Plus fort encore. Ayant levé un index mouillé en direction de l’orient, snif snif, il a conclu sentencieusement et l’a proclamé avec toute l’autorité de son éminente fonction, qu’il reconnaissait sans l’ombre d’une hésitation le S8H14GKLMNOPQ99, c’est-à-dire le pestilentiel et venimeux assadarin. Le tyran avait bel et bien signé son crime, Dronomaniacus l’a dit et cochon qui s’en dedit!

Le sang du généreux Barakus Dronomaniacus n’a fait qu’un tour. Sans attendre que des autorités scientifiques expédiées sur place confirment l’identité du responsable de ce forfait, tel don Quichotte enfourchant sa haridelle, l’empereur omniscient a instantanément ameuté ses Sancho d’outre-Atlantique spécialisés dans les aboiements les plus féroces et toujours prêts à se précipiter à son service. En même temps, il s’est mis à tympaniser l’univers d’invectives indignées et de menaces de punitions dont la sévérité allait provoquer crainte et tremblements chez tous les Rowiens. Il fallait pulvériser le coupable émetteur de ce fumet nauséabond, clamait-il urbi et orbi, et cela à la manière la plus picrocholique qui soit, c’est-à-dire en pulvérisant le pays tout entier.

A propos d’émetteurs de vapeurs mortifères et d’armes illicites, le besacier de notre grand fabuliste qui fit pour nos défauts la poche de derrière et celle de devant pour les défauts d’autrui, en rit encore.

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X

L’empire picrocholien possède un talon d’Achille.

Une excroissance douloureuse, sorte de furoncle purulent, l’empêche de jouir pleinement de ses perfections et de sa puissance.

Depuis quelques décennies, une sorte de Picrocholandicule s’est incrusté dans son corps. Telle la pomme pourrissante dans le dos du Gregor Samsa de la Métamorphose de Kafka, ce corps étranger, à la fois lointain et omniprésent enflamme toute la région autour de lui et infecte le corps de son protecteur dans son entier.

Un garnement vicieux, bagarreur, incommode à ses voisins, hargneux, toujours à se plaindre que personne ne l’aime, alternant les gémissements et les insultes, chapardeur des biens et du territoire des voisins, menaçant et trouillard à la fois est une sorte de révélateur intempestif, une photographie en pleine lumière de ce que le Picrocholand original cache sous le masque d’ange de la démocratie idéale, tout comme Dorian Gray dissimulait le tableau qui révélait sa véritable nature derrière un lourd rideau de velours dans le roman d’Oscar Wilde.

Ce Pricrocholandicule représente son portrait hideux et véridique de lui-même que l’empire voudrait cacher. Il aimerait e débarrasser de ce "meuble inutile" qui pollue sa réputation, alors qu’il est contraint, par des centaines de filins invisibles à l’œil nu, de le soutenir à bout de bras et de s’en montrer solidaire.

Car les Picrocholand père et fils, si je puis dire, sont liés par une toile d’araignée de fils serrés et entrelacés d’intérêts qui forment un binôme à la fois soudé et haineux, le plus petit de plus en plus arrogant et le plus grand lassé et honteux de sa dépendance financière aux amis du premier. Mais tous deux sont des champions toutes catégories, des recordmen mondiaux dans l’utilisation d’armes chimiques et nucléaires illégales et particulièrement venimeuses.

Des générations entières ont été ravagées au Vienam, au Laos, au Cambodge, en Afghanistan, en Irak, en Libye, ainsi qu’en Amérique centrale, au Kosovo et en Serbie et également à Gaza et au Liban. C’est en toute impunité que Picrocholand a déversé des millions de litres d’un défoliant qui a brûlé la végétation et les humains au Vietnam, c’est en toute impunité que Picrocholand a utilisé le phosphore blanc contre les civils irakiens et son protégé contre les habitants du camp de concentration de Gaza provoquant d’atroces malformations chez les nourrissons, c’est en toute impunité que les deux Picrocholand voyous n’ont pas hésité à bombarder des populations civiles de bombes au napalm, à l’uranium appauvri, à tester sur les civils des armes nouvelles qui carbonisent le foie et coagulent le sang, c’est en toute impunité que Picrocholandicule a assassiné des opposants au moyen d’armes biologiques qui auraient suscité l’horreur universelle si un autre Etat rowien s’était rendu coupable d’une telle infamie.

Comme vient de le clamer l’empereur picrocholien qui sévit actuellement sur la planète: "La politique des États-Unis est ce qui rend l’Amérique différente. C’est ce qui nous rend exceptionnels "

La planète entière expérimente, en effet, à quel point le Picrocholand d’outre-Atlantique se révèle une nation exceptionnellement dangereuse pour la paix, la prospérité et la sécurité du monde.

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Epilogue

Ainsi va le monde picrocholien dans lequel la Maritorne du village de Sagayo a réussi, durant deux siècles, à se faire passer pour la Dulcinée idéale du Toboso démocratique.

Mais l’enchanteur a perdu son pouvoir. Le charme se dissipe, les oreilles se débouchent et les yeux se dessillent. La Maritorne en haillons apparaît enfin aux yeux des Rowiens telle qu’elle est réellement. Ils découvrent, amers, dépités et honteux que leur vénération s’est portée sur une fille de ferme inculte, égoïste, cynique et uniquement soucieuse de ses poules et de ses cochons.

… En attendant la révolte qui vient …

* L’image figure (en plus grande taille) dans le site web de MM. René Thévenin et Paul Coze, Moeurs et histoire des Peaux-rouges, classiques.uqac.ca

le 2 octobre 2013

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