A propos du soufisme (III)

Par Chérif Abdedaïm

«TON ESPRIT S’EST EMMÊLÉ À MON ESPRIT, COMME L’AMBRE S’ALLIE AU MUSC ODORANT», DISAIT MANSOUR EL HALLADJ DANS SON ÉTAT EXTATIQUE. UN VERS QUI RÉSUME LA QUÊTE DE CES DERWICHES QU’ON APPELLE LES «FOUS» DE DIEU.

L’initiation Au début de l’islam, les soufis portaient un vêtement blanc de laine (souf, en arabe) et, par la suite, une étoffe rapiécée de loques bigarrées (mouraqaâ ou khirqa). Le don de la khirqa (ou investitures) est devenu le rite par excellence de l’initiation soufie. Cette initiation comprend trois éléments : la réception de l’enseignement ésotérique de l’ordre (talqine), le serment d’allégeance au cheikh (bayâ ou akhd el âhd) et l’investiture par la khirqa. La khirqa est composée de deux parties : khirqat ettabarrouk (de la bénédiction) qui matérialise la succession des disciples depuis le fondateur de l’ordre jusqu’au cheikh actuel et khirqat el-wird (de la prière mystique) qui matérialise la succession «apostolique» depuis le Prophète (QSSSL) jusqu’au fondateur de l’ordre. L’initiation se fait de manière progressive à la réalisation de cette unité avec Dieu, et ce, sous la conduite du cheikh qui est l’autorité spirituelle, intellectuelle et morale, faisant naître ses disciples à la vie nouvelle, qui refuse le monde des apparences et de la vanité. Tout au long de sa vie, le disciple reste redevable à son maître qui l’a fait entrer dans cette vie nouvelle, caractérisée par la recherche incessante de l’unité. Mais il faudra du temps, de nombreuses années même, pour qu’un disciple arrive à la contemplation et à l’unité ; il lui revient d’avancer, avec patience, dans la nuit la plus obscure, avant de rencontrer Dieu dans son unité. D’autre part, la plupart des soufis ont connu plusieurs maîtres, ceux–ci reconnaissant que la vérité est unique, même si les voies pour l’atteindre sont multiples et variées : il y a plusieurs chemins, mais il n’existe qu’un seul but, Dieu, de même qu’il existe plusieurs religions mais qu’il n’existe qu’un seul Dieu, Souverain du monde et Maître des hommes. Le cheikh se présente lui-même comme une manifestation de Dieu et, à ce titre, il exige une obéissance absolue de ses disciples, puisqu’il est perçu comme le modèle absolu, lumineux et rayonnant que ses disciples doivent imiter. Pour se faire connaître comme tel, le cheikh s’inscrit dans une lignée de grands maîtres spirituels, qui sont susceptibles d’accréditer sa propre conduite et son enseignement qui visent à apprendre à se conduire dans la vie, en toute piété et en tout respect de la volonté de Dieu. Ce maître spirituel aura d’ailleurs lui-même reçu une investiture d’un autre maître qui lui aura confié une mission et un pouvoir, celui d’initier d’autres à la vie mystique et extatique. Aussi, cette mission est un don qu’il n’est pas permis ni possible de garder jalousement pour soi : il convient de partager avec d’autres ce don, de le répandre sans cesse, comme le soleil répand ses rayons. En plus de l’enseignement qu’il a reçu et qu’il est chargé de transmettre, le cheikh détient une puissance bénéfique, la baraka, qui est une force divine signifiant que la bénédiction de Dieu repose sur lui, mais, dans un sens plus populaire, elle est devenue une force de protection qui assure le bonheur et le succès. En fait, en exerçant cette baraka, cet état de grâce qui constitue l’authenticité même du maître, celui-ci apparaît comme un véritable intercesseur entre Dieu et ses disciples. Si la baraka est une force divine, le maître ne doit cependant pas en user en dehors de sa mission d’initiateur à la rencontre de l’Unique : la baraka est, en fait, inséparable d’un état de sainteté réel qui implique le refus d’exercer un pouvoir disciplinaire sur l’ensemble d’une communauté ou d’un groupe. Premières écoles Dès les premiers siècles de l’ère musulmane, alors qu’apparaissent les premiers ascètes en milieu islamique, de petits groupes fervents se groupent autour d’eux, menant comme ceux qui devenaient leurs maîtres une vie de pauvreté, en ne cessant de manifester leur confiance absolue en la volonté de Dieu. Le soufisme ne prit donc pas naissance d’un seul initiateur, c’est un mouvement qui se répandit simultanément dans l’entourage de grands maîtres spirituels. Des liens vont se constituer entre les maîtres et les disciples. On a déjà vu que les maîtres exigeaient une obéissance absolue en raison de leur propre expérience intérieure, mais en raison également du désir des disciples, de marcher à leur suite, sur les chemins de la perfection. Le disciple se met entièrement au service de son cheikh, en partageant sa vie quotidienne, marquée par la pauvreté et l’austérité, mais l’engagement qu’il prend n’est pas toujours définitif et immuable, puisque le disciple peut toujours quitter son maître pour aller se mettre à l’école d’un autre. Ce qui constitue une communauté soufie, c’est le désir de quelques membres de suivre un certain style de vie pour parvenir ensemble, par une voie particulière, à l’unique vérité, à savoir l’union mystique avec celui qui est l’Unique. L’appartenance à une telle communauté se marque par un double cérémonial. C’est d’abord un serment d’appartenance à un maître que le disciple prête à celui qui va l’initier sur les chemins de la connaissance et de la perfection, en suivant la route tracée par le Prophète (QSSSL). Ensuite, c’est le cérémonial de la prise d’habit, comme nous l’avons annoncé précédemment. L’appartenance à la communauté soufie peut présenter différents styles. Tantôt, tous les disciples partagent entièrement une vie de communauté, sous la direction du cheikh, tantôt, certains d’entre eux seulement partagent l’existence spirituelle de ce maître spirituel, les autres membres, quelque peu éloignés de la vie communautaire, viennent se joindre à eux pour des exercices de spiritualité communs. Tantôt encore, la vie communautaire ne se résume qu’à certaines pratiques spirituelles communes : les membres de la communauté se retrouvent simplement ensemble que pour ces pratiques ou pour recevoir l’enseignement du cheikh, tout en continuant de mener une vie normale dans le monde avec leur famille. Il existe donc, dans le soufisme, une très grande tolérance dans l’ordre de la vie spirituelle et mystique. La vie de certains soufis, considérés comme des modèles dans l’ordre même du soufisme, témoigne de ce fait qu’ils sont allés d’un maître à un autre, non pas par pur caprice, mais surtout pour chercher à travers leurs enseignements quelle était la meilleure voie pour eux ou tout simplement pour établir leur propre synthèse. Aussi, la solitude est nécessaire pour pratiquer la contemplation, mais l’isolement est particulièrement néfaste, car il est susceptible de laisser la porte ouverte aux tentations diaboliques, qui éloigneraient définitivement de son idéal d’unité avec Dieu. (A suivre)

C. A.

http://www.lnr-dz.com/index.php?page=details&id=3179

Related Posts

Comments are closed.


Hit Counter provided by laptop reviews