A propos du soufisme (II)

Par Chérif Abdedaïm

«TON ESPRIT S’EST EMMÊLÉ À MON ESPRIT, COMME L’AMBRE S’ALLIE AU MUSC ODORANT», DISAIT MANSOUR EL HALLADJ DANS SON ÉTAT EXTATIQUE. UN VERS QUI RÉSUME LA QUÊTE DE CES DERWICHES QU’ON APPELLE LES «FOUS» DE DIEU.

Le soufisme : une vie contemplative La mystique musulmane se présente comme une suite d’expériences personnelles, mais menées de manière communautaire, sous la conduite du maître. Ces expériences sont souvent décrites sous une forme poétique, dans le style même de la révélation coranique. Elles permettent à l’âme de se purifier, de se dépouiller de tout ce qui la retient prisonnière, notamment des formes de sensibilité individuelle, et de se transformer de manière à percevoir spirituellement ce qui est le but de toute la vie mystique : l’unicité de Dieu. Ainsi, le premier acte de la vie contemplative se résume dans la seule invocation du nom de Dieu «Allah» : c’est la pratique par excellence de toute voie spirituelle dans le soufisme. Il importe que le mystique soit sans cesse soutenu par la présence même de Dieu, qu’il se mette sans relâche dans cette présence, tout au long de sa journée, pour chacun de ses actes, pour chacune de ses pensées, pour chacune de ses paroles. Dieu est le centre d’où rayonne toute lumière, et toute vie dans le monde doit sans cesse se tourner vers Lui pour continuer à subsister. Se souvenir de Dieu (dikr) c’est ce qu’il y a de plus grand dans l’existence. Cette première recommandation du soufisme s’appuie d’ailleurs sur des sourates du Coran qui affirment l’inutilité de toute existence qui ne se situe pas dans une attitude de reconnaissance envers Dieu : «Ceux qui prennent des maîtres en dehors de Dieu, sont semblables à l’araignée ; celle-ci s’est donnée une demeure, mais la demeure de l’araignée est la plus fragile des demeures. S’ils savaient ! Dieu sait parfaitement que ce qu’ils invoquent en dehors de Lui n’est rein. Il est le Puissant, le Sage ! Voilà des exemples que nous proposons aux hommes, mais ceux qui savent sont seuls à les comprendre. Dieu a créé les cieux et la Terre en toute vérité. Il y a vraiment là des signes pour les croyants. Récite ce qui t’est révélé du Livre, acquitte-toi de la prière : la prière éloigne l’homme de la turpitude et des actions blâmables. L’invocation du nom de Dieu est ce qu’il y a de plus grand. Dieu sait parfaitement ce que vous faites.» (Sourate 29, 41-45). Pour les hommes, la création du monde est un signe de la présence et de l’action de Dieu pour les croyants et la révélation du Coran est un signe plus hautement convaincant, mais pour ceux qui veulent encore atteindre plus de perfection ; la prière est l’acte fondamental de toute leur vie. Et cette prière, c’est précisément l’invocation du nom de Dieu ; l’esprit du croyant se place de plus en plus dans la conscience de la présence de Dieu : tout s’efface pour lui, seule demeure la face de Dieu. Avant la découverte de la psychologie moderne, l’islam avait déjà prouvé que la répétition pouvait introduire l’homme dans un certain état ; en répétant inlassablement, sur un chapelet de quatre-vingt-dix-neuf grains les Noms et Attributs de Dieu, le fidèle se met en présence de Celui que ses lèvres invoquent en prononçant ces litanies solitaires. Ce chapelet, instrument rituel de la prière, le soufi le garde en mains la plupart du temps. Les mêmes mots sont répétés, sans que le croyant ne se lasse. Cette technique peut amener certains soufis jusqu’à l’extase ; le fidèle ayant perdu toute sensation physique extérieure et toute tension nerveuse, se trouvant ainsi uniquement pris dans l’attention spirituelle. Il est en quelque sorte placé au cœur même de l’objet qu’il cherchait à atteindre par son exercice verbal. Toutefois, il convient de remarquer que ce n’est pas la répétition mécanique des formules stéréotypées qui provoque l’union mystique avec Dieu. Le véritable soufi sera, alors, celui qui s’annihilera totalement en Dieu. En accomplissant le rite même de la «Chahada», le soufi se doit de fondre sa propre conscience en Dieu. De sorte que la «Chahada» qui était une pratique rituelle tendancieuse pour le soufi, devient la Parole même de Dieu qui parle lui-même dans la bouche du mystique. Ayant atteint ce stade de renoncement à soi-même, qui consiste à surmonter toutes les divisions impliquées par la sensibilité externe et par la satisfaction de soi-même, le soufi doit savoir qu’il n’est pas encore arrivé au plus haut stade. Il doit renoncer à jouir d’aucun état ou d’aucune station, tant qu’il n’a pas atteint l’anéantissement total de la multiplicité qui règne dans le monde, tant qu’il n’est pas arrivé à l’affirmation de l’unité absolue de Dieu. Pour attester de l’unicité de Dieu, il faut être identifié à Lui. C’est ainsi que certains maîtres du soufisme et non des moins illustres ont été persécutés, comme nous l’avons annoncé précédemment, et même condamnés aux supplices les plus infamants et à la mort parce qu’ils affirmaient cette nécessité de s’identifier avec Dieu. L’état mystique supérieur procure la connaissance intuitive de Dieu. C’est ce qui a motivé Abou Hamad El Ghazali à chercher cette connaissance supérieure qui dépassait le rationnel. Le soufi se trouve, alors, en état de sainteté et d’union avec Dieu, ce qui lui permet d’affirmer que, non seulement il détient la vérité, mais, bien plus encore, qu’il est cette vérité elle-même. Cela ne pouvait impliquer que des condamnations de la part de l’islam officiel, lequel considérait ce mysticisme comme volonté d’établir une sorte d’incarnation de Dieu dans le monde des hommes, ce qui rendait les soufis suspects d’hérésie. L’amour, un moyen de parvenir à l’unité Quelles que soient les techniques pratiquées par les soufis, toute leur expérience est de parvenir à une vie entièrement transfigurée par Dieu. C’est aussi toute leur espérance qui les a guidés sur le dur chemin de la contemplation et de l’union avec Dieu. Certes, pour parvenir à ce point d’unité, les grands maîtres du soufisme n’ont pas tous connus une existence marquée par la sainteté ou par des vertus héroïques, comme la pureté, mais ils ont découvert que l’amour était un feu dévorant, capable d’annihiler l’être même de l’homme pour le rendre présent en ce Dieu Unique qu’ils vénéraient et aimaient. Aimer l’autre, c’est non pas le transformer en soi, mais se laisser envahir par lui au point de s’évanouir, c’est subsister uniquement par celui qu’on aime. De cet amour que l’homme porte à Dieu en réponse à l’amour de Dieu pour l’ensemble de l’humanité, le soufi n’attend aucune récompense, même pas une vision paradisiaque dans l’au-delà : l’amour de Dieu ne saurait être contaminé par une telle espérance, de bonheur, il est entièrement oblatif, car ainsi que l’affirme une sentence répétée par les soufis : «Un seul atome d’amour vaut plus que cent mille paradis». Le Paradis, don de Dieu après son jugement, intervient comme un surcroît de bienfaits de la part de Dieu ; ce qui compte, c’est d’aimer sans chercher de récompense, sinon celle de savoir demeurer en parfaite unité avec Dieu. Comme disait El Ghazali, «si la volonté (du soufi) est sincère, son effort spirituel est pur, sa persévérance est parfaite ; s’il n’a pas été entraîné en sens contraire par ses passions ni préoccupé par l’inquiétudes de ces attaches au monde, les lueurs de la vérité brilleront en son cœur. Ce sera au début comme l’éclair rapide qui ne demeure pas, puis qui revient mais tarde parfois. S’il revient, tantôt il demeure, tantôt il ne fait que passer. S’il demeure, tantôt sa présence se prolonge, tantôt elle ne se prolonge pas. Et tantôt les illuminations semblables à la première apparaissent, se réduit à un seul mode. Les demeures (modes divers sous lesquels se présentent les illuminations) des saints sont innombrables, de même que sont innombrables les différences entre leurs naturels et leurs caractères. (A suivre)

C. A.

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