A propos du soufisme (I)

Par Chérif Abdedaïm

«TON ESPRIT S’EST EMMÊLÉ À MON ESPRIT, COMME L’AMBRE S’ALLIE AU MUSC ODORANT», DISAIT MANSOUR EL HALLADJ DANS SON ÉTAT EXTATIQUE. UN VERS QUI RÉSUME LA QUÊTE DE CES DERWICHES QU’ON APPELLE LES «FOUS» DE DIEU.

Pris entre le marteau et l’enclume, les adeptes du soufisme (mystique musulmane) ont de tout temps souffert le martyre. Incompris là où ils passaient, certains ont été traités d’hérésiarques, d’autres lapidés à l’image de Mansour El Halladj, d’autres encore proscrits. Usant la plupart du temps d’un langage «codé», échappant de leurs bouches dans leurs états extatiques, les métaphores et les allégories échappent au commun des gens et parfois même à certains initiés. Ce qui, en partie, justifie cette répulsion à leur encontre. Aussi ont-ils été traités de magiciens au moment où ils réalisaient des prodiges. Mythe ou réalité ? Si les miracles ont été donnés aux Prophètes (QSSSE), les prodiges ont été de l’apanage des saints. Ces mêmes mystiques qui, ayant choisi la voie de Dieu au mépris de ce bas monde, sont en réalité des saints. Car leur persévérance dans la voie spirituelle et leur sévérité envers leurs âmes charnelles par la pratique de la mortification ont fait d’eux, aux yeux du commun des gens, des êtres exceptionnels et qui, néanmoins, dérangent et bousculent les habitudes. Pour leur sincérité envers Dieu et leur renoncement aux plaisirs de ce monde qui, pour eux, représente une multitude de voiles faisant obstacle à la progression spirituelle, Dieu le Tout Puissant a accordé des faveurs, à l’image des prodiges accomplis au moment opportun. Ce qui fait d’ailleurs la différence avec les mages. Pour les soufis, les prodiges sont des manifestations divines, des preuves irréfutables de la présence divine rassurante. Ainsi, la voie mystique, mal interprétée par les adeptes de l’orthodoxie et incomprise par le commun des gens, «trouve son ancrage premier dans le Coran. A travers les siècles, elle s’est particulièrement développée dans le soufisme, entretenant avec l’orthodoxie musulmane des rapports conflictuels en raison de l’importance accordée par les soufis, à la proximité (qourb) du croyant avec Dieu», écrivait Roger Michel dans l’islam en dialogue avec ses mystiques, un article paru lors du colloque «La mystique dans les grandes religions», qui s’est déroulé à l’ISTR de Marseille en mars 2003. Les aspects mystiques du Coran Le Coran recommande et prescrit diverses pratiques ascétiques qui doivent permettre à l’homme de purifier son cœur afin d’entrer en relation authentique avec Dieu. Le soufisme a donc voulu développer toutes les valeurs spirituelles qui se trouvaient inscrites dans le Livre de la révélation faite à notre Prophète Mohamed (QSSSL). C’est d’ailleurs la lecture, la récitation et la répétition des nombreuses sourates de ce Livre qui a pu orienter toute l’existence mystique des soufis. La première sourate, la Fatiha, qui ouvre l’ensemble du Coran, sert également à introduire de nombreux actes du culte, mais elle est aussi une grande introduction à tous les thèmes de la méditation, invitant les croyants à s’ouvrir plus complètement à la contemplation du mystère du Dieu Unique et Miséricordieux. C’est à Lui le Maître de l’univers que reviennent l’honneur, la gloire et la louange. Ainsi, toute ascension spirituelle peut prendre son appui sur cette seule sourate, dont les sept versets sont considérés par les mystiques comme les sept dons de Dieu : la création, la miséricorde, le jugement, le secours, le droit chemin, les bienfaits et les châtiments. La «Fatiha», qui ouvre la prière du croyant, lui permet ainsi d’avancer dans une meilleure pénétration du mystère même de Dieu, jusqu’à parvenir à une union intime avec sa Volonté. L’unité recherchée Le sommet de la vie mystique se découvre dans l’amour, celui-ci pouvant se définir comme le désir mutuel de ceux qui veulent vivre ensemble dans l’union la plus totale. De ce fait, l’islam vise à faire parvenir ses fidèles à l’unité, principe fondamental de toute la foi musulmane : ce que souhaite le mystique, c’est l’Unique. Lui, c’est l’Etre au-delà de toute conception, l’Etre au-delà de toute existence. Le premier dogme de l’Islam dirige en effet la vie mystique elle-même : «Il n’y a pas de Dieu que seul l’Unique Dieu». Et c’est avec Lui que se fait la rencontre du croyant, celle-ci pouvant se faire dans le principe de l’unité. L’ascension dans l’unité se fait dans le renoncement à tout ce qui peut éloigner de Dieu : il convient d’éliminer de ses préoccupations tout le domaine matériel, y compris le corps et ses besoins fondamentaux, tout le domaine psychologique de l’individualité, pour parvenir à la pure relation avec l’idée même de Dieu. Le soufisme, dans son ensemble, se présente comme une initiation progressive à la réalisation de cette unité avec Dieu par la méditation des versets mystiques du Coran et par le renoncement à l’individualité humaine. En effet, lorsque la proximité se transforme en une véritable union, comme chez El Halladj, le danger d’associationnisme n’est pas loin. Toutefois, des figures comme Abou Yazid El Bistami ou Rabiâa El Âdawiya montrent que l’expérience mystique a sa place dans la religion musulmane. Et il appartient à Abou Hameh El Ghazali, d’ajuster la mystique à l’orthodoxie et à Ibn Arabi d’en tirer les conséquences extrêmes en philosophie et en théologie. Aujourd’hui, encore incompris et à travers de multiples confrérie, le soufisme conserve un puissant dynamisme qui réside dans sa capacité à vivifier la foi par la spiritualité. Cela dit, qu’est-ce que le soufisme ? Qu’est-ce que le soufisme ? Plusieurs définitions du soufisme ou Tassawouf ont été données et une seule définition demeure insuffisante. Pour les soufis, il est autant de «chemins» qu’il est autant de pèlerins. Chacun ne peut percevoir qu’un reflet de la Vérité suprême. Image clairement illustrée par Djalal Eddine Eroumi, dans son fameux Mathnawi : « Ainsi, des aveugles à qui l’on présente un animal inconnu d’eux, l’éléphant, s’imagineront, l’un pour avoir tâté sa trompe qu’il s’agit d’un tuyau, l’autre ayant palpé sa jambe que c’est un pilier, un autre encore ayant posé sa main sur son dos, conclura que c’est un trône». Aussi, les explications mettront-elles l’accent sur telle ou telle qualité requise du disciple ; détachement, pureté du cœur ou sur la vision des choses qu’il convient d’acquérir ? Pour Hudjwiri dans Kachf El Mahdjoub, «le soufisme c’est le renoncement à tous les plaisirs». Un autre soufi dira : «Le soufisme est une essence sans forme». Shibli décrit l’adepte spirituel comme «celui qui voit dans les deux mondes rien d’autre que Dieu». Pour d’autres, c’est l’intériorisation vécue de l’islam. S’il est, en effet, indéniable que la mystique est un langage universel, il n’est pas moins vrai que chaque grande tradition religieuse possède sa propre expérience et son expérience personnelle. Le mysticisme musulman traduit l’attitude fondamentale qui s’appuie sur la Révélation coranique : l’Unité, Attawhid, Unité de Dieu, auquel rien ne doit être associé, ni métaphysiquement, ni psychologiquement. Reflet terrestre de cette unité divine, la Communauté des croyants embrasse tous ceux qui, sans distinction de races, de castes, de nationalités ou de dénominations confessionnelles attestent cette Unité ; et, ce faisant, ils font acte d’islam, c’est-à-dire de remise à Dieu (on sait que c’est là le sens du mot «islam», qui se rattache à une racine signifiant la paix et se définit comme ce qui, à la fois, provient de la paix et confère celle-ci). Il convient d’ailleurs de remarquer que, dans une certaine mesure, le soufisme s’apparente à cette sagesse qui recommandait aux hommes de se connaître eux-mêmes. Pour celui qui se met à la recherche de Dieu, animé d’une véritable passion pour ce Dieu Unique, il est nécessaire de se saisir tout entier avant d’entreprendre de s’abandonner tout entier dans le dépouillement de toutes vanités, dans la solitude et la méditation. Vraisemblablement, le soufisme passa d’abord par une phase de l’ascétisme individuel, entièrement libre, avant d’atteindre la phase communautaire. Le maître expérimente d’abord sur lui-même le chemin qui le conduira à la rencontre de Dieu avant de communiquer aux autres cette voie par son enseignement. (A suivre)

CHÉRIF ABDEDAÏM

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