ENTRETIEN : Michel Fournier, d’Amnesty International, à La Nouvelle République : « En Libye, des ex. officiers pro-Kadhafi sont parfois exécutés sommairement »

 

 

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En Libye, la torture continue de sévir. L’anarchie fait place à l’ordre. La loi du talion prime sur toute autre considération. En Palestine, la torture est une pratique coutumière, alors que plusieurs organisations humanitaires ne cessent de dénoncer les violations des droits de l’homme. Dans ce contexte, qu’en est-il de la position d’Amnesty International ?

Questions que nous aborderons dans cet entretien avec Michel Fournier, responsable du Moyen-Orient/Afrique du nord à Amnesty France.

 

La NR/Selon l’un de vos derniers rapports, vous accusez les  milices libyennes et les nouveaux dirigeants d’avoir procédé à des actes de torture et exécuté des prisonniers proches du pouvoir de Kadhafi. Qui sont exactement ces prisonniers ? 

Ces prisonniers sont des personnes soupçonnées à tort ou à raison d’avoir servi dans l’armée de Kadhafi.

La NR/Y-aurait-il parmi eux des ex. officiers pro-Kadhafi ? Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette situation ?

Oui. Ces ex-officiers, ou personnes soupçonnées de l’avoir été, sont parfois exécutés sommairement et, sinon, emprisonnés et souvent torturés. La plupart sont des Libyens blancs mais on trouve aussi des Noirs, libyens ou venus d’autres pays d’Afrique et soupçonnés, souvent à tort, d’avoir été des mercenaires de Kadhafi.

La NR/Vous soulignez également que ces actes de torture sont infligés par des entités militaires et des services de sécurité officiellement reconnus, ainsi que par un grand nombre de milices armées opérant en dehors de tout cadre légal. Cela voudrait-il dire que nous assistons à une anarchie totale où toutes les exactions seraient possibles, y compris les règlements de compte ?

Malheureusement, oui. L’état du pays est bien tel que vous le décrivez dans cette question.

La NR/D’après votre enquête, ces prisonniers ont –ils eu droit à  un avocat ?

Non. La détention est, et généralement reste, arbitraire, sans charges ni procès. Il arrive que des détenus avouent des crimes mais c’est pour faire cesser la torture qui, apparemment, est la seule méthode d’interrogatoire pratiquée.

La NR/Vous soulignez également que plusieurs détenus sont morts aux mains de milices armées à Tripoli et aux alentours, et à Misratah, dans des circonstances laissant à penser qu’ils ont été torturés. Avez-vous un chiffre ?

Nous avons eu connaissance de 12 cas de décès consécutifs à des tortures mais il y en a sans doute eu davantage. Il arrive aussi que des corps de personnes sommairement exécutées soient retrouvés, On a par exemple découvert dans un .hôtel de Syrte les corps de 65 personnes abattues d’une balle dans la tête.

La NR/Qui sont ces  «comités judiciaires» qui mènent des interrogatoires  en dehors de tout contrôle du système judiciaire ?

Il s’agit d’organes composés de membres de milices mais parfois aussi de centres d’interrogatoire officiellement ou officieusement reconnus.

La NR/Quelles ont été vos démarches  en tant qu’organisation à caractère humanitaire face à cette situation ?

Nous avons demandé au CNT de prendre les mesures voulues pour procéder à des enquêtes et obliger les responsables présumés à rendre des comptes. Nous avons également demandé que les milices qui ont infligé des sévices à des détenus ne soient pas autorisées à incarcérer qui que ce soit et que tous les détenus soient transférés dans des centres contrôlés par le CNT.

La NR/Quelles ont été les démarches d’Amnesty International suite au génocide de Ghaza ? Résultats?

Amnesty a déployé des efforts considérables, mais malheureusement vains, pour contribuer à faire en sorte que les responsables de crimes de guerre et autres violations graves, voire de crimes contre l’humanité, soient traduits devant un tribunal impartial et indépendant.

La NR/Certains pensent que lorsque la Palestine agit en justice contre Israël on ne peut pas lui reprocher de ne pas être pleinement un Etat car  elle réclame en justice les attributs de souveraineté que lui usurpe l’agresseur. Partagez-vous cet avis ?

A ma connaissance Amnesty n’a pas d’avis sur cette question.

La NR/Pour vous, les ONG ont-elles les compétences nécessaires pour soutenir une plainte contre Israël pour crimes de guerre à Ghaza auprès de la CPI ?

Amnesty n’a pas les moyens d’entreprendre une telle action.

La NR/Actuellement, on assiste à une légitimation de la  justice israélienne en s’adressant à elle, alors que la Cour suprême légitime le Mur (en niant l’autorité de la Cour internationale de justice) et la torture (alors que toutes les cours internationales affirment une interdiction de la torture sans exception). Quelle est la position d’Amnesty International dans cette situation ?

Nous considérons que la Cour suprême de l’Etat d’Israël devrait se ranger à l’avis de la CIJ concernant le Mur et accepter la définition internationalement admise de la torture.

La NR/Pour les prisonniers, c’est la torture systématique, des jugements qui  ne sont pas équitables et, aussi, il y a les conditions de détention, trois chapitres de violations du droit international. Quelle est l’opinion d’Amnesty International à ce sujet ?

Pour nous, la violation la plus grave est l’utilisation de la détention administrative qui peut être indéfiniment renouvelée sans avoir à être justifiée publiquement, et donc permet de maintenir quelqu’un en prison sans lui révéler les charges qui pèsent sur lui et sans organiser de procès, ce qui témoigne d’un mépris total pour les règles du droit international.

En ce qui concerne la torture, le problème principal nous semble être le fait que, comme je l’ai dit en réponse à la question précédente, les autorités israéliennes ne considèrent pas comme des tortures des pratiques qui en sont en vertu de la Convention des Nations Unies sur la torture.

Entretien réalisé par Chérif Abdedaïm, La Nouvelle République du jeudi 1er mars 2012

http://www.lnr-dz.com/pdf/journal/journal_du_2012-03-01/lnr.pdf

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