POESIE ALGERIENNE

 

 

 

 

 

 

 

 

PRINTEMPS

Il flotte sur les quais une haleine d’abîmes,

L’air sent la violette entre de lourds poisons,

Des odeurs de goudron, de varech, de poisson ;

Le printemps envahit les chantiers maritimes.

Ce jour de pluie oblique a doucement poncé

Les gréements noirs et gris qui festonnent le port;

Eaux, docks et ciel unis par un subtil accord

Inscrivent dans l’espace une sourde pensée.

En cale sèche on voit des épaves ouvertes;

En elles l’âme vit peut-être… Oiseau têtu,

Oiseau perdu, de l’aube au soir reviendras-tu

Rêver rie haute mer, d’embruns et d’îles vertes ?

Je rôde aussi, le coeur vide et comme aux abois,

Un navire qui part hurle au loin sous la brume ;

Je tourne dans la ville où les usines fument,

Je cherche obstinément à me rappeler, quoi ?

Ombre gardienne.

***

SUR LA TERRE ERRANTE

Quand la nuit se brise,

Je porte ma tiédeur

Sur les monts acérés

Et me dévêts à la vue du matin

Comme celle qui s’est levée

Pour honorer la première eau…

Pourquoi erres-tu avec ton cri,

Femme, quand les souffles

De l’aube commencent

A circuler sur les collines ?

Moi qui parle, Algérie,

Peut-être ne suis-je

Que la plus banale de tes femmes.

Mais ma voix ne s’arrêtera pas

De héler plaines et montagnes ;

Je descends de l’Aurès,

Ouvrez vos portes,

Epouses fraternelles,

Donnez-moi de l’eau fraîche,

Du miel et du pain d’orge ;

Je suis venue vous voir,

Vous apporter le bonheur,

A vous et vos enfants ;

Que vos petits nouveau-nés

Grandissent,

Que votre blé pousse

Que votre pain lève aussi

Et que rien ne vous fasse défaut,

Le bonheur soit avec vous

***

HEURE FOLLE

L’heure folle erre. Noire,

Vous la reconnaîtrez

A trop de haine noire,

Trop de cris, trop de vent.

Nés d’antiques calcaires

Et des feux de la mer,

Ses ramiers pour la mort

Resplendissent étranges .

Vous la reconnaîtrez

C’est l’heure de deuil, l’heure

De sang roux sur les vignes ,

La folle de lumière.

« Ombre gardienne »

(Mohammed DIB)

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LES FOURMIS ROUGES

Fallait pas partir. Si j’étais resté au collège, ils ne m’auraient pas arrêté. Je serais encore étudiant, pas manœuvre, et je ne serais pas enfermé une seconde fois, pour un coup de tête. Fallait rester au collège, comme disait le chef de district.

Fallait rester au collège, au poste.

Fallait écouter le chef de district.

Mais les Européens s’étaient groupés.

Ils avaient déplacé les lits.

Ils se montraient les armes de leurs papas.

Y avait plus ni principal ni pions.

L’odeur des cuisines n’arrivait plus.

Le cuisinier et l’économe s’étaient enfuis.

Ils avaient peur de nous, de nous, de nous !

Les manifestants s’étaient volatilisés.

le suis passé à l’étude. J’ai pris les tracts.

J’ai caché la Vie d’Abdelkader .

J’ai ressenti la force des idées.

J’ai trouvé l’Algérie irascible. Sa respiration…

La respiration de l’Algérie suffisait.

Suffisait à chasser les mouches.

Puis l’Algérie elle même est devenue…

Devenue traîtreusement une mouche.

Mais les fourmis, les fourmis rouges,

Les fourmis rouges venaient à la rescousse.

Je suis parti avec les tracts.

Je les enterrés dans la rivière.

J’ai tracé sur le sable un plan…

Un plan de manifestation future.

Qu’on me donne cette rivière, et je me battrai.

je me battrai avec du sable et de l’eau.

De l’eau fraîche, du sable chaud. Je me battrai.

J’étais décidé. Je voyais donc loin. Très loin.

Je voyais un paysan arc-bouté comme une catapulte.

Je l’appelai, mais il ne vint pas. Il me fit signe.

Il me fit signe qu’il était en guerre.

En guerre avec son estomac, Tout le monde sait…

Tout le monde sait qu’un paysan n’a pas d’esprit.

Un paysan n’est qu’un estomac. Une catapulte.

Moi j’étais étudiant. J’étais une puce.

Un puce sentimentale… Les fleurs des peupliers…

Les fleurs des peupliers éclataient en bourre soyeuse.

Moi j’étais en guerre. je divertissais le paysan.

Je voulais qu’il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je faisais le fou devant

mon père le paysan. Je bombardais la lune dans la rivière.

(Kateb Yacine « Nedjma » (1956))

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REVES EN DESORDRE

Je rêve d’îlots rieurs et de criques ombragées

Je rêve de cités verdoyantes silencieuses la nuit

Je rêve de villages blancs bleus sans trachome

Je rêve de fleuves profonds sagement paresseux

Je rêve de protection pour les forêts convalescentes

Je rêve de sources annonciatrices de cerisaies

Je rêve de vagues blondes éclaboussant les pylônes

Je rêve de derricks couleur de premier mai

Je rêve de dentelles langoureuses sur les pistes brûlées

Je rêve d’usines fuselées et de mains adroites

Je rêve de bibliothèques cosmiques au clair de lune

Je rêve de réfectoires fresques méditerranéennes

Je rêve de tuiles rouge au sommet du Chélia

Je rêve de rideaux froncés aux vitres de mes tribus

Je rêve d’un commutateur ivoire par pièce

Je rêve d’une pièce claire par enfant

Je rêve d’une table transparente par famille

Je rêve d’une nappe fleurie par table

Je rêve de pouvoirs d’achat élégants

Je rêve de fiancées délivrées des transactions secrètes

Je rêve de couples harmonieusement accordés

Je rêve d’hommes équilibrés en présence de la femme

Je rêve de femmes à l’aise en présence de l’homme

Je rêve de danses rythmiques sur les stades

Et de paysannes chaussées de cuir spectatrices

Je rêve de tournois géométriques inter-lycées

Je rêve de joutes oratoires entre les crêtes et les vallées

Je rêve de concerts l’été dans des jardins suspendus

Je rêve de marchés persans modernisés

Pour chacun selon ses besoins

Je rêve de mon peuple valeureux cultivé bon

Je rêve de mon pays sans tortures sans prisons

Je scrute de mes yeux myopes mes rêves dans ma prison

(Bachir Hadj Ali. In Que la joie demeure.)

* * * * * * * * *

QUE LA JOIE DEMEURE

Mon Algérie de l’errance

Mon pays de parfums blancs

Les femmes se taisent

La terre fuit clandestine

Le ciel est désespérance

Sur l’exil des hommes

Grande grande ouverte est la mer

Dans ce pays intrépide d’hommes bons

Vivent des hommes féroces

De férocité ancienne

Dans ce pays de bonheur inconnu

La femme n’est femme que la nuit

Je jure

Par la nuit mourante

Et par le jour naissant

Que règnera le couple sûr

TERRE JE T’ECOUTE

Je t’écoute tisser des clairs-obscurs sur mes nuits.

Je t’écoute veiller le soleil agoniser à l’Est

Je t’écoute sécher le sel sur le front des mers

Je t’écoute réveiller des pommes innocentes

Je t’écoute greffer la jeunesse du citronnier

Je t’écoute respirer entre les doigts et l’orange

Je t’écoute battements de cils rouge-gorge des bois

Je t’écoute verser la rosée sur la plante médicinale

Je t’écoute pluie sur la mer collier de la baie

Je t’écoute nuage rire ailes colorées

Je t’écoute marche secrète des hommes droits

Je t’écoute clairière de la recherche libre

Je t’écoute vivre au rythme de mes aspirations

Je t’écoute chanter le chant de l’an deux mille

(Bachir HADJ ALI, Ibid. p. 35)

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SERMENT

Je jure sur la raison de ma fille attachée

Hurlant au passage des avions

Je jure sur la patience de ma mère

Dans l’attente de son enfant perdu dans l’exode

Je jure sur l’intelligence et la bonté d’Ali Boumendjel

Et le front large de Maurice Audin

Mes frères mes espoirs brisés en plein élan

Je jure sur les rêves généreux de Ben M’Hidi et d’Inal

Je jure sur le silence de mes villages surpris

Ensevelis à l’aube sans larmes sans prières

Je jure sur les horizons élargis de mes rivages

A mesure que la plaie s’approfondit hérissée de lames

Je jure sur la sagesse des Moudjahidine maîtres de la nuit

Je jure sur la certitude du jour happée par la nuit transfigurée

Je jure sur les vagues déchaînées de mes tourments

Je jure sur la colère qui embellit nos femmes

Je jure sur l’amitié vécue les amours différées

Je jure sur la haine et la foi qui entretiennent la flamme

Que nous n’avons pas de haine contre le peuple français.

(Bachir Hadj Ali.)

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POEME POUR L’ALGERIE HEUREUSE

Neiges dans le Djurdjura

Pièges d’alouette à Tikjda

Des olivettes aux Ouadhias

On me fouette à Azazga

Un chevreau court sur la Hodna

Des chevaux fuient de Mechria

Un chameau rêve à Ghardaia

Et mes sanglots à Djémila

Le grillon chante à Mansourah

Un faucon vole sur Mascara

Tisons ardents à Bou-Hanifia

Pas de pardon aux Kelaa

Des sycomores à Tipaza

Une hyène sort à Mazouna

Le bourreau dort à Miliana

Bientôt ma mort à Zémoura

Une brebis à Nédroma

Et un ami tout près d’Oudja

Des cris de nuit à Maghnia

Mon agonie à Saida

La corde au cou à Frenda

Sur les genoux à Oued-Fodda

Dans les cailloux de Djelfa

La proie des loups à M’sila

Beauté des jasmins à Koléa

Roses de jardins de Blida

Sur le chemin de Mouzaia

Je meurs de faim à Médea

Un ruisseau sec à Chellala

Sombre fléau à Medjana

Une gorgée d’eau à Bou-Saada

Et mon tombeau au Sahara

Puis c’est l’alarme à Tébessa

Les yeux sans larmes à Mila

Quel Vacarme à Ain-Sefra

On prend les armes à Guelma

L’éclat du jour à Khenchla

Un attentat à Biskra

Des soldats aux Nementcha

Dernier combat à Batna

Neiges dans le Djurdjura

Pièges d’alouette à Tikjda

Des olivettes aux Ouadhias

Un air de fête au cœur d’El Djazaïr

(ASSIA DJEBBAR)

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