Hadj El Anka, le Phénix ressuscité

 

Animée par un spécialiste en la matière, en l’occurrence Abdelkader Bendaâmache, cette rencontre sera l’occasion de raviver le souvenir du phénix, disparu il y a 29 ans. Avec 360 qacidate interprétées et 130 disques produits, El Anka demeure une école pour les générations du chaâbi l’ayant suivi. «D’El-H’mam» jusqu’à «Arwah Arwah», chantée en kabyle, en passant par «Al Hamdou Lillah mabkeche listi’amar fi bladna», «Soubhane Allah Yaltif» ou «Ya dif Allah», il nous aura légué le meilleur qu’aujourd’hui encore on écoute avec la même envie et le même plaisir. De son vrai nom Aït Ouarab Mohamed Idir Halo, Hadj M’Hamed El Anka naquit le 20 mai 1907 à la Casbah d’Alger, précisément au 4, rue Tombouctou, au sein d’une famille modeste originaire de Béni Djennad (Tizi-Ouzou). Son père, Mohamed Ben HadJ Saïd, souffrant le jour de sa naissance, dut être suppléé par un parent maternel pour la déclaration à l’état civil. C’est ainsi que naquit un quiproquo au sujet du nom patronymique d’El Anka. Son oncle maternel se présente en tant que tel. Il dit en arabe : «Ana Khalo» (Je suis son oncle). C’est alors que le préposé inscrivit : «Halo». Le futur «Cheikh» devint ainsi Halo Mohamed Idir.

Sa mère, Fatma Bent Boudjemaâ, l’entourait de toute l’affection qu’une mère pouvait donner. Elle était attentive à son éducation et à son instruction. Trois écoles l’accueillirent successivement de 1912 à 1918: coranique (1912-1914), Brahim Fatah (Casbah) de 1914 à 1917 et une autre à Bouzaréah jusqu’en 1918. Quand il quitta l’école définitivement pour se consacrer au travail, il n’avait pas encore soufflé sa 11e bougie.

C’est sur recommandation de Si Saïd Larbi, un musicien de renom, jouant au sein de l’orchestre de Mustapha Nador, que le jeune M’hamed obtint le privilège d’assister aux fêtes animées par ce Grand maître qu’il vénérait. C’est ainsi que durant le mois de Ramadhan de l’année 1917, le cheikh remarqua la passion du jeune M’hamed et son sens inné pour le rythme et lui permit de tenir le tar (tambourin) au sein de son orchestre. A partir de là ce fut Kehioudji, un demi-frère de Hadj Mrizek, qui le reçut en qualité de musicien à plein temps au sein de l’orchestre qui animait les cérémonies de henné réservées généralement aux artistes débutants.

Après le décès de cheikh Nador à l’aube du 19 mai 1926 à Cherchell, ville d’origine de son épouse et où il venait juste de s’installer, El Anka prit le relais du cheikh dans l’animation des fêtes familiales.

L’orchestre était constitué de Si Saïd Larbi, de son vrai nom Birou, d’Omar Bébéo (Slimane Allane) et de Mustapha Oulid El Meddah entre autres. C’est en 1927 qu’il participa aux cours prodigués par le cheikh Sid Ali Oulid Lakehal, enseignement qu’il suivit avec assiduité jusqu’en 1932. 1928 fut une année charnière dans sa carrière du fait qu’il rencontrait le grand public. Il enregistra 27 disques 78 t chez Columbia, son premier éditeur, et prit part aussi à l’inauguration de la Radio PTT Alger. Ces deux événements le propulsèrent au devant de la scène à travers tout le territoire national et même au-delà. Le 5 août 1931, cheikh Abderrahmane Saîdi s’éteignit à jamais. Ce Grand cheikh disparu, El Anka se retrouva seul dans le genre mdih.

C’est ainsi que sa popularité, favorisée par les moyens modernes du phonographe et de la radio, allait de plus en plus grandissante. Dès son retour de La Mecque, en 1937, il reprit ses tournées en Algérie et en France et renouvela sa formation en intégrant HadJ Abderrahmane Guechoud, Kaddour Cherchalli (Abdelkader Bouheraoua décédé en 1968 à Alger), Chabane Chaouch à la derbouka et Rachid Rebahi au tar en remplacement de cheikh Hadj Menouer qui créa son propre orchestre. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et après une période jugée difficile par certains proches du cheikh, El HadJ M’Hamed El Anka fut convié à diriger la première grande formation de musique populaire de Radio Alger à peine naissante et succédant à Radio PTT, musique populaire qui allait devenir à partir de 1946 «chaâbi» grâce à la grande notoriété de son promoteur : El Anka !

En 1955. il fait son entrée au Conservatoire municipal d’Alger en qualité de professeur chargé de l’enseignement du «chaâbi». Ses premiers élèves deviendront tous des cheikhs à leur tour, assurant ainsi une relève prospère et forte avec entre autres Amar Lâachab, Hassen Saïd et Rachid Souki. EI-Hadj M’Hamed El-Anka a bien pris à cœur son art : il a appris ses textes si couramment qu’il s’en est bien imprégné, ne faisant alors qu’un seul corps dans une symbiose et une harmonie exceptionnelle qui firent tout le génie créateur de l’artiste en allant jusqu’à personnifier, souvent malgré lui, le contenu des poésies qu’il interprétait : les exemples d’»El-Hmam» et «Soubhane Ellah Yaltif» sont assez édifiants. La grande innovation apportée par EI-Hadj El-Anka demeure incontestablement la note de fraîcheur introduite dans une musique réputée monovocale, qui ne répondait plus au goût du jour : son jeu instrumental devint alors plus pétillant, allégé de sa nonchalance. Sa manière de mettre la mélodie au service du verbe était tout simplement unique. A titre indicatif, El Hadj El Anka a interprété près de 360 poésies (qaca’id ) et produit environ 130 disques. Après Columbia, il réalisa avec Algériaphone une dizaine de 78 t en 1932 et une autre dizaine avec Polyphone. Après plus de cinquante ans au service de l’art, El Anka anima les deux dernières soirées de sa carrière jusqu’à l’aube : c’était en 1976, à Cherchell, pour le mariage du petit-fils de son maître cheikh Mustapha Nador et, en 1977, à El-Biar, chez des familles qui lui étaient très attachées.

Il mourut le 23 novembre 1978, à Alger, et fut enterré au cimetière d’El-Kettar.

R. C. (La nouvelle république du 23-05-2007)

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