Reportage : Laghouat, ou les empreintes du passé

Laghouat Située au seuil du désert, la ville de Laghouat cache jalousement ses trésors. Le premier venu apercevra une immensité désertique qui, sous un soleil de plomb ne lui procure aucune inspiration. Toutefois ne nous fions pas aux apparences, car, dit-on, celles-ci sont souvent trompeuses. Pour découvrir cette palette qui a inspiré Fromentin et beaucoup de savants et théologiens musulman, il faut d’abord percer ces secrets archéologiques, historiques qui ne se révèlent, à l’image d’une transe alchimique, que par cette pierre philosophale en possession des seuls initiés.

Une appellation poétique en fait qui tire son origine de la nature et de la configuration même de la région. Selon les versions, Laghouat désigne tout à la fois : « des maisons entourées de jardins », « un Oued », « une Oasis » … Peut importe donc, ces signification, du moment que tous les ingrédients d’une recette touristique sont amplement présents.

Le visiteur pourra à sa guise satisfaire sa curiosité d’un lieu à l’autre. Ce ne sont pas ces prestations touristiques prisées par des randonneurs sans but précis qui sont offert mais bel et bien un cocktail de merveilles variées offert par ces monts de l’Atlas, ce désert, ces arêtes rocheuses et cette palmeraie qui forment un paysage d’une beauté sublime qui ont nourri les fantasmes du peintre et écrivain Fromentin.

Cette ville construite sur les rives de Oued Mzi, limitée au sud par une zone pastorale qui s’étend jusqu’au Bordj de Thilghemt, date depuis le XIX siècle ; toutefois Ibn Khaldoun souligne l’existence d’un Ksar entre le XI et XII ème siècle à l’emplacement de la ville actuelle, regroupant une faction des Béni-Laghouat, branche de la célèbre tribu berbère des Maghraouas qui a régné entre 1058 à 1067.

Ainsi, cette ville, nommée également la porte du désert, fut-elle un lieu de rencontre entre sédentaires vivant de l’agriculture, de l’artisanat et du commerce, et nomades, trouvant là une étape idéale pour les échanges et le repos.

Le pivot des Ksours

L’un des Ksours, autour duquel gravite cette chaîne de palais éparpillés dans la région comme en témoignent les vestiges historiques, est celui de Temda.

Situé à 140 km au nord de Laghouat, ce site ancestral somptueusement érigé sur un monticule, a été conçu, il y a des siècles, très probablement pour servir de tour de contrôle et de reconnaissance, une sorte de poste avancé surveillant les différents mouvements en cours dans les vallées et les champs qu’il surplombe.

Selon certaines sources, la construction de ce ksar remonte au XVIIe siècle et a reçu des hôtes illustres comme le sultan du Maroc, Moulay Ismaïl, avant d’être attaqué et investi, en 1785, par les forces ottomanes, sous la houlette du bey de Mascara.

Pour l’historien français Leulliot, la construction de ce ksar remonte beaucoup plus loin dans le temps, à la période des Rostomides, qui étaient installés à Tihert (Tiaret) durant la période 785-909.

Quant aux cheikhs Mohamed M’barek El Mili et Abderrahmane Djillali cette chaîne de ksour constituait «une frontière entre la dynastie Rostomide et les tribus de Beni Rached établies dans le mont Amour».

Autre Ksar, qui attire la curiosité des visiteurs est celui de Kourdane. Expression qu’on serait tenté de traduire par : « La cour d’Anne », puisqu’il s’agit d’un palais qu’ Aurélie Picard, une française qui a épousé au 19ème siècle un des fils du fondateur de la confrérie Sidi Ahmed Tidjani, auarit baptisé au nom de sa sœur Anne. Aurélie qui s’est convertie à l’Islam avait géré ce site qui constitué à l’époque un centre commercial important. Dans l’une des cours du palais se trouve sa tombe à coté du mausolée de son époux.

A cela, faudrait-il ajouter, les gravures rupestres de la région d’Aflou datant de la préhistorique, et qui, au long de l’Atlas saharien, font suite à celles, à l’ouest, des régions de Figuig, d’Ain Sefra et d’El-Bayadh. De ce fait, sur les 69 stations, entre Figuig et Aflou, recensées et numérotées, 11 appartiennent à la région d’Aflou : Kef Mektouba d’Aflou, Djebel Taggout, Oued Medsous, Kef Raaïlle, Aïn Sfissifa, El Krotara, El Richa, El Hamra , El Kharrouba, El Harhara et Fedjet el Kheil.

« Dar Aziza »

Si la plupart connaissent Dar Aziza qui se trouve à Alger, en revanche, une bâtisse similaire a été également érigée à Laghouat. L’histoire de sa construction, rapportée par M. Bouamer Mohamed, un descendant de cette famille propriétaire du site, remonte avant 1830, lorsque suite à une alliance entre Turcs de la famille des Bensalem, la jeune fille qui devait rejoindre son domicile conjugal avait exigé comme dote, la construction d’une maison à l’image de celle de son père (l’actuelle maison qui se trouve à Alger), et ce, dans le but d’éviter ce dépaysement. C’est ainsi que prit naissance cette bâtisse dans les racines du désert. Selon notre interlocuteur, ce site qui est en voie de classement a été conçu selon une architecture arabo-mauresque avec des matériaux locaux. Il se compose de quatre Haouch : Dar Erkhma, Dar Eddiaf, Dar el Hammam et Dar el Khadem. Cette maison des Bouamer a été sujette à plusieurs péripéties. Les français l’ont un certain temps nationalisée, puis restituée au temps de Napoléon III comme l’atteste l’acte de propriété, sous forme d’un parchemin sur peau de gazelle, signé par la province d’Alger, le 12 mars 1857.

« En 1848, une poudrière (Dar el Baroud) avait explosé. Cette déflagration a occasionné 10 victimes et une centaine de disparus, rapporte Mohamed. La maison n’a subit aucun dommage ; toutefois l’administrateur Heartz avait trouvé là une occasion pour détruire le site. Il a fallu, alors, l’intervention de deux architectes français Pouillon et Pigeon pour éviter ce désastre. Ce monument est devenu après le transfert du Musée Bouamer en 1874. »

Cette maison a également reçu des invités de marque tels que Ferhat Annas , en 1948 ; ou encore, Moncef Bey le tunisien interné politique en 1943 à Laghouat. Elle était également fréquentée par Cheikh Mebarek El Mili qui a professé pendant sept ans à Laghouat.

LAGHOUAT PHOTO DAR AZIZA

La capitale intellectuelle du Sahara

Par le passé, Laghouat était non seulement un lieu de passage pour les pèlerins en direction de la Mecque mais aussi une capitale intellectuelle du Sahara. Elle a reçu plusieurs savants et théologiens en sus de ceux qu’elle a enfantés à l’image du grand poète Ben Kriou.

Parmi ceux qui ont marqué cette histoire intellectuelle, les Laghouati ne cessent de citer le cheikh M’barek El Mili, ce célèbre théologien qui faisait partie de l’association des Oulémas aux côté de Cheikh Abdelhami Ibn Badis et Taleb El Ibrahimi.

Venu de Mila pour s’installer à Laghouat, « le cheikh M’Barek El Mili avait provoqué une sorte de renaissance », vous disent unanimement les habitants de Laghouat. Il a donné vie à l’éducation spirituelle, à partir de 1920, car, il avait formé plusieurs savants et érudits. En compagnie de cheikh Azzouz, ils avaient non seulement contribué à l’éducation spirituelle, mais aussi à la formation patriotique. L’une des figures qui a marqué la création des services de transmissions aux côtés de Abdelhafid Boussouf, n’était autre que Si Omar Tlidji, un disciple de cette école.

Autre symbole vénéré à Laghouat est le cheikh Ahmed Tidjani, dont les deux principales Zaouia se trouvent à Aïn Madhi. Ce saint qui a marqué son époque et qui demeure l’un des théologiens musulmans dont l’enseignement est transmis de génération en génération, compte actuellement près de 350 millions d’adeptes dans le monde. C’est dire l’impact et le rayonnement de la Tariqa Tidjania, dont Sidi Ahmed Ibn Mohammed Ibn Mokhtar Tidjani , né à Aïn Madhi en 1737/38 (1150 de l’hégire) a été le principal fondateur.

L’holocauste

Enfin, on ne saurait conclure ce reportage sans souligner l’un des événements qui a marqué la résistance algérienne face aux forces coloniales. La ville de Laghouat n’a pas été une proie facile face aux prédateurs coloniaux. Ses habitants ont résisté pendant onze ans avant d’être terrassés par la machine coloniale le 4 décembre 1852. En effet durant les combat qui ont débuté le 3 décembre, l’armée coloniale avait perdu le Général "Buscarin" et deux autres officiers supérieurs. Sa réaction vindicative a été de mettre tous les hommes et adolescents dans des sacs pour ensuite les brûler vivant en les trempant dans la chaux vive. Ainsi, sur les 4500à 5000 habitants de l’époque, 2500 ont été tués. C’était là l’un des premiers holocaustes de l’histoire occultés par les historiens français.

Laghouat c’est aussi cela…

Reportage réalisé par Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République du dimanche 25 octobre 2009)

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