Reportage : Skikda, sous les feux de la rampe

skikda Sous un ciel grisonné par les torchères de la plate forme pétrochimique, une mer polluée par le déversement des eaux usées en sus des déchets pétroliers, les Skikdis semblent prendre leur mal en patience en attendant des jours meilleurs.

Il est 17h. Heure de grande affluence dans les arcades prolongeant les allées. Beaucoup de jeunes hittistes peuplent les lieux. Ils sont en majorité « universitaires-chômeurs » nous déclare Riad que nous apostrophons dans un taxiphone, une universitaire diplômé en comptabilité. Son DEA, il l’a renvoyé aux calandres grecques. Ayant postulé à un poste au niveau du nouvel hôpital, il attend toujours. Sa bouée de sauvetage a été ce taxiphone de deux mètres carrés légué par son père. « Les universitaires ? Ils tiennent les piliers des arcades qui menacent déjà d’effondrement. Allez les apostropher au hasard et vous verrez qu’ils sont en majorité diplômés », nous déclare-t-il confiant. »

Nous suivons son conseil et nous nous approchons de deux jeunes aux alentours du siège d’Air Algérie.

Riad(2) et Adel, tous deux ingénieurs en génie climatique. Le premier a adressé une demande d’emploi au complexe GNL en 2001. Il a passé un test en 2003. Depuis, aucune réponse. « L’octroi des postes est devenu un héritage », nous confie-t-il. « On veut bien admettre que des cadres viennent d’autres wilayas, mais de là, à ramener leur lot de main d’œuvre au moment où les enfants de Skikda tiennent les murs des arcades, on ne peut pas l’admettre. » L’exemple qui illustre ses propos est celui des peintres ramenés de l’ouest du pays pour peindre le siège de la BEA.

Adel, quant à lui, subsiste dans le gardiennage qui a fait l’objet de sous-traitance avec des opérateurs privés. Alors, quant au salaire, il doit faire le tiers que celui perçu au sein de la Sonatrach. « Qui est le gagnant et qui est le perdant ? » s’interroge-t-il. Allusions faites au trafic séditieux.  Questionnés sur le taux d’universitaires en chômage, nos deux interlocuteurs nous invitent à questionner les jeunes dans le tas et en faire le constat par nous-même. Alors, certains optent pour la vente de cigarettes, dans un état d’alerte permanent vu qu’ils sont pourchassés par les services de sûreté ; d’autres, se démêlent au niveau du marché de l’informel, situé en amont des arcades. D’autres, enfin, se contentent de voir leurs jours passés.

Une crise alarmante endurée par les jeunes Skikdis, à l’image des autres régions, et dont la solution ne semble pas de sitôt. Cette problématique que notre confrère de l’Est Républicain Mohamed Oudina juge à double tranchant : « Il y a des jeunes qui refusent le travail. Vous leur demandez, par exemple, d’effectuer le désherbage au niveau de la plate forme pétrochimique, ils refusent ».

Ainsi et à défaut de travail, beaucoup de jeunes optent pour le commerce informel. Les trottoirs, les ruelles du centre ville sont squattés. Même le pain fait l’objet de vente à la sauvette alors, que les boulangers sont fermés. « Il est devenu pratiquement impossible de circuler à pieds », lance un citoyen.

Plus loin, descendant vers le front de mer balayé par l’amoncellement de conteneurs, un ensemble de retraités aux regards absents et auxquels se mêlent quelques malades mentaux peuplent les escaliers proximaux du Théâtre de Skikda, récemment promu. Ces derniers, nous confie une personne bien informée, seraient ramenés de l’hôpital psychiatrique d’El Harrouch et largués en plein centre ville de Skikda. Avant d’insister sur les dangers potentiels que constituent ces aliénés : « durant le mois de Ramadhan, un malade mental assez costaud a terrorisé la foule à l’aide d’une barre de fer ».

Un cadre de vie délabré

Cette crise qui n’est pas sans raison semble accentuée par l’exode sous toutes ses formes qu’a connus la ville de Skikda et dont l’impact ne se limiterait pas au chômage. Skikda est également envahie par une gourbisation intempestive à l’image des agglomérations de Bouâbaz, Zefzef (petite zone industrielle), le lac des oiseaux (nouvel hôpital), etc. « Les gourbis poussent comme des champignons. Les nouveaux débarqués plantent leurs cabanes, clémence du climat aidant, en attendant de décrocher un logement, alors que des familles Skikdies crèvent à dix personnes dans une chambre », nous déclare Azzouz Chafi, SG de l’association : « La amis de Skikda ». Comparativement aux statistiques de la DPAT (datant de 1995) la ville de Skikda comprenait 137.142 habitants avec une densité de 2433 h/Km2. Actuellement elle avoisine les 170.000 habitants.

Dans cette atmosphère, quelle serait l’échappatoire à cette oisiveté pathologique ?

« Stora-plage » sous les glissements et empestée par les odeurs nauséabondes des eaux usées ? Une plage qui s’effrite de jour en jour par l’extension du port de pêche ? Larbi Ben M’hidi (ex. Jeanne d’Arc) où la pollution bat son plein ? Ou la grande plage que beaucoup évitent au vus des risques sécuritaires qu’elle présente  et du manque de transport ?

En tout cas, ce n’est pas dans un tel cadre que l’on arrive à respirer une bonne bouffée d’oxygène.

En sus des gourbis qui étouffent la ville, beaucoup de tares sont également relevées. Le boulevard du front de mer à l’azur dépouillé par les conteneurs étalés tout au long du port, les places publics à l’abandon, le manque de toilettes publiques, les routes de la villes crevassées, le quartier napolitain en ruines et une pollution multiforme.

La pollution industrielle, située particulièrement dans le cadre des rejets en mer provoqués par les installations pétrochimiques et la contamination des nappes phréatiques par ces mêmes structures, ne se limite pas aux seules entreprises pétrolières ; mais elle est aussi due à l’anarchie qui règne dans la prise en charge des zones industrielles ; tels que les déballastages en mer, les lubrifiants usés, les matériels utilisant les huiles « Askarels » et les rejets des petits métiers à l’intérieur du tissu urbain.

La pollution urbaine, quant à elle, est provoquée par le déversement anarchique des eaux usées et dont le sort est intimement lié à la mise en service de la station d’épuration des eaux usées dont l’opération aurait été inscrite en 1980 !!!

Laxisme dites-vous ?

Apparemment oui. L’exemple illustrant de ces propos est celui des quatre navires échoués, sur les rivages de la plage Larbi Ben M’hidi.

Dans un de leurs bulletins mensuels, les membres de l’association « les Amis de Skikda » reviennent sur les causes de ce naufrage dont la responsabilité est imputée à l’homme.  Les causes, selon la diteassociation, ne seraient pas les violentes tempêtes vu que la région a connu d’aussi fortes par le passé ; mais beaucoup plus humaines.  Pour cela, l’exemple cité demeure celui de « l’édification mal finie et, surtout, non menée à son terme, du nouveau port de Skikda et celui de Stora. A-t-on convenablement réalisé les digues qui devaient à la fois contenir et canaliser les forts courants du large pour justement, protéger et la côte et les bateaux amarrés à proximité ? »

Outre cela, le secteur de la santé semble notamment en net déphasage par rapport aux besoins de la population. L’hôpital actuel, une ancienne caserne datant d’un siècle environ, menace d’effondrement. L’investissement privé en matière de santé à Skikda demeure pour le moins que l’on puisse dire, timide. Absence de SAMU pour palier aux risques dans les situations urgentes (accidents de la circulation, problèmes cardio-vasculaires, etc.

Pour compenser ce manque en matière d’hospitalisation, on a réalisé un nouvel hôpital avec une capacité d’accueil de 240 lits. Cette infrastructure, ayant notamment enregistré un retard chronique en matière de réalisation, semble prête à voir le jour, dans une zone marécageuse (?), entourée de gourbis ( !) : voilà le spectacle stressant qui n’offre en rien la bouffée d’oxygène indispensable aux malades.

Et pourtant, ce ne sont pas les atouts qui manquent à Skikda pour rehausser son blason d’antan. Les opportunités offertes par les sites touristiques, culturels et leur bonne gestion pourraient à bien des égards offrir toutes les commodités requises pour l’amélioration du cadre de vie Skikdi et résorber la crise du chômage.

En matière culturelle, ce ne sont pas les richesses artistiques qui manquent à Skikda. Cette ville historique renferme des œuvres d’une valeur inestimable qui font partie du patrimoine national et universel. A titre d’exemple : les statues du square Guenoun ainsi que « la femme au miroir » du square du théâtre, les célèbres tableaux de l’hôtels de ville, récemment, regroupés dans un album et ayant fait l’objet d’une première réfection en attendant leur restauration.

Ces statuts qui font partie du patrimoine de Skikda figurent parmi les « oeuvres déposées » inscrites au catalogue des œuvres d’art du Musée d’Orsay à Paris.

Que leur est-il arrivé ?

D’après Mahieddine Chebli, l’auteur d’un article à l’occasion du mois mondial du patrimoine : « Le jeune homme symbolisant le rêve, d’Eugène Thivier (1892), près du commissariat, a perdu les mains et les pieds depuis les années 80. La statut du philosophe grec Diogène a été peinte en vert par les agents communaux et qui étaient, en réalité, chargés de peindre les barrières métalliques. Ils auraient essayé leurs pinceaux sur l’oeuvre.

La statut de Brennus, le conquérant gaulois de Rome, du sculpteur F.Taluet (1875) acquise par la municipalité de la ville en 1898, a perdu sa jambe droite depuis 2006, par la faute d’ivrogne festoyant au pied du monument. » Et leur prise en charge ? Aucun écho …

Par ailleurs et face à cette situation, six associations ont lancé un appel le 26/12/2006, pour dénoncer la dégradation du cadre de vie à Skikda. Parmi les tares relevées par les signataires du document, citons, le délabrement chronique de la voirie, l’émergence et la réémergence de maladies graves liées aux différents types de pollution, la déliquescence générale de l’hygiène publique, le risque potentiel du vieux bâti, etc.

Les signataires s’interrogent  enfin : « Faut-il continuer à se taire ? Faut-il tourner le dos aux responsabilités collectives ? Peut-on continuer à cautionner cet état de fait désolant et cette fatalité dramatique ? »

Qui viendra à bout de cette vicieuse équation ?

Reportage réalisé par Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République du

09/07/2007)

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